Simple Appareil ® : mise à nu d'un personnage fictif par les sismographes sociaux, fabricants de notre réel.
A mains nues : photographier des mains dans le métro pour faire parler les visages.
Fin de l'année, l'heure des bilans. Nathalie marche dans la rue et ses pensées s'organisent en deux catégories : les
choses faites, les choses à faire pour l'année prochaine). Elle pense à cela pour se rassembler un peu (étrange comme pour se rassembler, on éprouve le besoin de dissocier tout d'abord l'être et
le faire, puis de trier dans le faire, selon le mode possible de conjugaison : participe passé ou impératif).
Elle pense à cela et ressent comme chaque année l'immense poids de l'impératif encore à venir. L'impératif à venir, comme dernier colmatage possible contre le sentiment d'érosion que provoque les
choses non abouties.
Nathalie marche dans la rue et voit sur le sol mouillé un puzzle éparpillé. Elle trouve que cela ressemble à sa vie : des petits bouts épars dont elle voudrait penser qu'une cohésion finale a été
prévue, mais c'est comme si ce dessein initial était définitivement perdu.
Ne restent que des fragments, des morceaux de ciel qui pourraient s'emboiter peut-être encore, des morceaux de sens.
Ainsi va Nathalie en cette fin d'année. Sur le sol mouillé elle marche, elle sait qu'elle n'atteindra pas l'exhaustivité. Quelques articles courts pour décrire toute une vie, c'est bien peu.
Quelques graphiques pour dessiner une figure humaine. Et le temps qui manque, toujours, pour façonner les cohésions.
On peut la regarder marcher encore dans cette rue froide, s'éloigner. On verra bien si elle s'y retrouve un jour, dans cette rue ou sur ces pages, pour tenter de raccorder un morceau d'elle-même
à ceux déjà publiés.
C'est la première année où la fiction du Père Noël n'a plus lieu d'être maintenue dans le foyer de Nathalie : enfants
trop grands. En revanche, tout le monde à la maison réclame que la fiction des cadeaux tombant du ciel soit maintenue à un niveau au moins équivalent à celui de l'an passé. Il faut donc faire avec la double contraction
du budget et des croyances.
Ce que les enfants réclament : des jeux vidéos. De ceux qui racontent des histoires qui évoluent avec les boutons poussoirs des manettes. De ceux qui font qu'on maîtrise à bout de doigts le
destin d'un personnage. On fait telle action, le personnage perd 50 points de vie. On fait telle autre, il en gagne 20.
Nathalie aussi parfois se sent agie comme cela, par la pression d'un bouton pressoir externe, parfois trop lourd, parfois maladroit, parfois chanceux.
Elle se dit cela et puis l'instant d'après hausse les épaules : ce serait un drôle de joueur, moins crédible que le Père Noël, celui qui lui ferait cette vie là. Une vie comme une
fiction sans rêverie. Une guerre sans explosion et sans héros.
Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
André Breton, Clair de Terre
A Copenhague, Nathalie Pages n'ira pas, pas plus qu'au bois d'ailleurs, là où elle va les lauriers sont coupés depuis longtemps, dans une Défense minérale.
Mais elle s'inquiète à l'unisson, pour la terre, comme pour un enfant de famille qui ne serait pas bien portant, comme pour un aïeul qui n'en aurait plus pour longtemps. Elle s'inquiète, elle se
dit qu'elle est prête, peut-être, sans doute, à changer des choses ; elle n'achète plus de tomates en hiver.
2,33 terres nécessaires si tout le monde vivait comme elle, c'est moins que la moyenne des européens, beaucoup moins que la moyenne des américains.
Elle ne pensait pas pourtant, laisser une si grande empreinte derrière elle.
Image fabriquée à partir des données de consommation de Nathalie Pages, sur un site où l'on peut calculer son empreinte écologique.
Cet épisode de la vie de Nathalie est rédigé par l'indispensable Scriptopolis, retrouvé ici par le jeu des vases communicants, initié par François
Bon, animé par Jérôme
Denis et Pierre
Ménard.
Voilà plusieurs jours que Nathalie se rend chez Oracle. Ses pas sur l'esplanade accompagnent désormais les autres sans encombre. Elle n'a plus besoin de scruter le ciel pour se diriger. Ça n'a
pas pris longtemps, les plis sont faits. Son corps, véhicule apaisé, se porte aisément jusqu'à l'entrée de la tour. Présentation du badge, traversée du grand hall, puis l'un des ascenseurs.
L'attention qu'elle ne porte déjà plus à ce qui l'entoure lui offre une certaine liberté. Elle trouve un vrai plaisir à cette fluidité.
Mais lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent et qu'elle en sort ce matin, prête à saluer l'un de ses nouveaux collègues, la petite musique de son trajet matinal s'arrête net. Le couloir qui lui fait face est désert, irradiant un silence mat dont elle met quelques minutes à prendre la mesure, immobile. Elle ne peut s'empêcher d'avancer, malgré un petit pincement au ventre. À moitié amusée, à moitié inquiète, elle s'attend presque à voir le tricycle du petit garçon de Shining débouler derrière elle. Une à une, elle observe les portes des bureaux. A la cinquième elle remarque l'étiquette dont elles sont toutes pourvues. Une étiquette blanche, sans nom ni numéro. Le pincement se propage vite à tout le corps, devenant démangeaison dans le dos, irritation sous les talons.
À la huitième porte, perdue, elle tente quelque chose. Saisit la poignée et pénètre dans la pièce, sans brusquerie ni timidité, d'un geste qu'elle veut le plus naturel possible. Elle sait bien que ce qu'elle voit alors n'est pas digne de l'effroi qu'elle ressent. Évidemment. Mais quelque chose dans ces feuilles vierges trop grandes posées sur la table de réunion suffit à l'emporter dans une panique qui la fait courir jusqu'à l'ascenseur et appuyer frénétiquement, une fois les portes ouvertes, sur le bouton de l'étage où se trouve son bureau.
Un peu plus tard, elle essaiera de repenser à ce qui s'est passé. C'est moins l'existence du couloir abandonné qu'elle
cherchera à expliquer que l'état dans lequel il l'a projetée. Et chaque fois elle butera sur la même chose : l'agraphie des lieux qu'elle a traversés, persuadée d'avoir côtoyé quelques
instants de véritables bureaux fantômes.
Participants à vases communicants : plus Bridgetoun qui a l'élégance d'en faire l'inventaire aussi.
Le tiers livre (François Bon) et Liminaire (Pierre Ménard) ; L'Employée aux écritures (Martine Sonnet) et Pendant le week-end (Mélico, Pierre Cohen-Hadria) ; Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et A chat perché (Michel Brosseau) ; LKM - Tout est fiction (Leroy K. May) et Chroniques d'une avatar (Marie-Hélène Voyer) ; etc-iste (Thomas Vinau) et La Méduse et le Renard ; Robinson en ville et Le fourbi élastique (Danièle Momont) ; Petite Racine (Cécile Portier) et Scriptopolis (Jérôme Denis) L'Exil des Mots (Bertrand Redonnet) et Juliette Mézenc ; Lignes de vie (Juliette Zara) et Enfantissages ; Humeur noire (Lephauste) et Biffures chroniques (Anna de Sandre) ; Terres... (Daniel Bourrion) et Soubresauts (Olivier Guéry), Fenêtres open space (Anne Savelli) & Tentatives (Christine Jeanney)...

A publié Contact en avril 2008, aux éditions du Seuil, dans la collection Déplacements dirigée par François Bon
Articles dans les revues R de Réel, Contretemps
(photographie Xavier Schwebel)