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13 mars 2009 5 13 /03 /mars /2009 13:17




















Le regardeur a une position précaire. C'est comme une balançoire, je me sens osciller.
Parfois c’est l'oeil documentaire : tenter de capter quelque chose qui est dans le monde et qui me (nous) regarde.
Parfois c'est la lecture d'augures,lire dans les mains des signes qui parlent d’ailleurs toujours plus de passé que d’avenir.
Et puis, d’autre fois, on s’instaure portraitiste, Ingres au petit pied. 
Voilà que  je fais des tableaux de ceux que je fréquente, alors que j’étais partie sur l’idée de ne traiter que les anonymes. Mais tout le monde a des mains, que voulez-vous. Et pourquoi n’y aurait-il pas des augures dans les mains plus familières ? Pourquoi n’y lirait-on pas aussi le monde ?

 

Ces mains là sont couturées de partout, écrites de partout, et il y a beaucoup à y lire. C’est normal, ce sont des mains d’éditrice. On y trouve de tout, et des choses déjà croisées ailleurs, comme dans les livres.

 

Tout d’abord ce sont des mains porteuses d’un faux rubis. Un faux rubis acheté pour soi-même et qui suffit pour tout bijou de main. Qui est un rempart contre toute autre tentation de bijou. J'y lis surtout, comme dans cette autre belle main déjà décrite, également porteuse de faux rubis, le rappel, à l'endroit de ces deux femmes si différentes, que leur véritable éclat est ailleurs. 

Ensuite, ce sont des mains d’héritage : " les mains de mon père sont fines, celles de ma mère potelées et courtes, j’ai eu celles de ma mère. Note bien, c’est un avantage finalement : on appelle ça des pattes, et c’est très bien pour jouer du piano". Des mains d'interprète, donc

Ce sont des mains qui ont souffert muettement pendant longtemps. « A 13 ans j’ai fait une mauvaise chute, je me suis cassée le scafoïde. Les médecins ne l'ont pas vu tout de suite, et quand ils s'en sont rendu compte c'était trop tard pour intervenir. L'opération finalement je l'ai eue, mais, attends que je calcule, 27 ans plus tard. On m'a prélevée un os de hanche pour compléter celui de la main." Eve est bien née d'une côte d'Adam...

Enfin, ce sont des mains qui portent, à côté de l'ancienne cicatrice du scafoïde, de nouvelles empreintes toutes fraîches, l'écriture d'une nouvelle opération. Car, comme les caissières, les éditrices peuvent souffrir de la maladie des écarts. Il a donc fallu faire une opération, une opération de décompression du nerf inséré dans le canal carpien. Et ce qui a été fait là, c'est vraiment du grand art : le chirurgien a incisé très précisément sur une des lignes de la main, si bien que, lorsque la rougeur temporaire aura disparu, la cicatrice deviendra invisible.
Voilà pourquoi, vraiment, ce sont de très belles mains d'éditrice : des mains qui arborent quelque chose tout en suggérant qu'ailleurs toujours se trouve le véritable bijou, des mains d'interprête, des mains qui portent en elles l'imbrication de la création et de la fabrication, et des paumes palimpsestes.
Et puis surtout, scafoïde, canal carpien :  ce que j'en sais, peu de chose, c'est qu'ils sont au coeur du dispositif de la préhension. Appartiennent à la région du carpe. Carpe, évidement pas celle qui fait des ronds dans l'eau en regardant passer les gardons. Carpe est un impératif. Cueille, attrape, et retiens. Carpe diem, et si tu ne peux pas retenir le jour, au moins tente de retenir les livres. Mais bien sûr c'est une gageure de plus.

 





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Published by cécile portier - dans A mains nues
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commentaires

PhA 13/03/2009 17:12

Fracture du scaphoïde. Presque invisible à la radio, si l'angle n'est pas bon. Peu douloureuse, relativement à d'autres (avis de connaisseur). Et, bien que ce soit un os du poignet ; jusqu'au pouce entier, à l'époque en tout cas, invisible sous le plâtre pendant trois mois.
Fracture de la visibilité.
C'est sans doute aussi la cause de l'accident.