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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 13:42
J'étais en train de lire un article de Jean-Paul Fourmentraux sur les oeuvres en partage (la création collective à l'ère d'internet), et à vrai dire je n'étais pas complètement dans ma lecture, car son évocation liminaire sur la disparition de l'auteur (Barthes, Mallarmé, disparition élocutoire du poète etc.) me renvoyait ironiquement à cette grande difficulté éprouvée à débarrasser mes propres textes d'un "je" trop présent. Ma pensée s'échappait par ces petites fissures d'amour-propre, qui progressivement devenaient des béances, car s'y rajoutaient des mauvaises consciences contradictoires, à teneur logistique (doute sur la posologie des antibiotiques administrés le matin même pour venir à bout d'une maladie infantile, préparation insuffisante d'une réunion de travail à venir, retard cruel sur des factures à payer, etc).
Comme parfois, comme souvent dans ces cas là, j'ai été prise d'une crise d'éternuements à répétition (allergie à la conjonction courant d'air/contrariété). Au dixième éternuement, et devant mon incapacité à trouver quoi que ce soit dans mon sac à main, le passager en face de moi m'a tendu un mouchoir en papier, j'ai remercié, je me suis mouchée, et tout en éternuant j'ai continué ma lecture, avec le sentiment confus d'une certaine disparition, en effet : l'ambition d'être un peu auteur, ou même seulement lecteur, se retrouvait dispersée aux quatre vents. Le "je" sous la figure de l'éternuement, en quelque sorte : quelque chose d'irrepressible, de convulsif, et de très passager.
Et puis nous sommes arrivés au terminus, et tandis que je tentais de remettre de l'ordre dans le fatras de feuilles et de kleenex, j'ai senti une main se poser sur mon bras.
C'était le passager à côté de moi. Je l'ai regardé, pour la première fois. Un petit monsieur, le teint mat, le visage très ridé, les yeux noirs. Il m'a souri, puis il m'a dit quelque chose, d'un peu ânnoné. Je n'ai pas entendu, je lui ai fait répéter, et c'est vrai que je me raidissais déjà, j'envisageais qu'il m'ait touché le bras pour ensuite me taper, au sens métaphorique.
Alors il a répété ce qu'il avait à me dire, et ce qu'il avait à me dire, c'était : "bonne journée".
Ce monsieur hier matin a fait cette chose incongrue. Il a posé la main sur moi, il m'a souri et m'a dit bonne journée. Ce petit monsieur, vieil immigré, que dans un réflexe douteux j'avais déjà mis dans la catégorie de ceux qui attendent qu'on leur donne quelque chose, c'est à moi qu'il a fait un cadeau : sa main, sa parole, sans que pour une fois je n'ai besoin de rien réclamer.
Ca a duré très peu de temps, quelques secondes, le temps qu'il me dise cela, bonne journée, et que je lui souhaite la même chose en retour.
Ensuite, je me suis retrouvée sur le quai, en proie à la stupeur, à la douceur.
J'étais comme une eau subitement calmée.

Dans le métro d'après, j'ai continué ma lecture, et c'était complètement différent, j'avais l'impression qu'on me parlait de ce qui venait de se passer. Je lisais ceci : "Toutefois, l'oeuvre n'a pas ici de forme prédéterminée et n'existe semble-t-il qu'au travers d'interactions". Et puis aussi ceci : "Le monde est difficile à entrouvrir".

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Published by cécile portier - dans A mains nues
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commentaires

la bacchante 02/07/2009 23:08

Une main à ajouter aux autres...

Hugo LANVIN 28/06/2009 09:55

Joli moment ordinaire, dont les mots restituent bien la grâce. Pratiquer le don pour grandir. Chaque jour, et surtout lorsque c'est difficile, sourire à une inconnu(e), sans volonté de séduire, juste pour le (la) reconnaître au monde.
Tiziano Terzani raconte comment il s'est un jour sauvé la vie en ayant le réflexe d'adresser un sourire à celui qui venait de braquer une arme contre lui.

brigetoun 26/06/2009 10:25

mais si ça arrive ces petits miracles du métro, parfois seulement échange de regards, ou dans mes derniers temps parisiens les jeunes femmes (le plus souvent) qui se levaient pour moi, ce qui me touchait, me vexait et me gênait parce que assise j'étais mal.
des portes ouvertes devant des poussettes aussi ....

Renard 24/06/2009 16:32

Très beau et très bon texte...
Je n'ai pas beaucoup de temps là, mais je reviendrai...

cécile portier 24/06/2009 21:23


merci! Je vais prendre le temps moi aussi de venir visiter votre jardin


Jérôme (scriptopolis) 23/06/2009 15:36

Un bel instant, qui j'en suis sûr plaira beaucoup à Jean-Paul F., un très bon ami...