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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 19:52

poupée étranglée 

Ecrire : chercher la figure juste.  La plus vite trouvée : un visage. Un visage est toujours une figure juste.  Miroir de l’âme, peut-être pas, mais au moins configuration efficace de traits. Ensemble ils disent quelque chose. Ensemble, les traits du visage non seulement disent, mais contredisent, et toujours justement. L’écriture cherche la même chose que ce que chaque visage donne : une configuration agissante de signes.

Donc l’écriture se peuple de visages : manière d’approcher cette capacité à rassembler en si peu d’espace autant d’émotion.

Voilà pourquoi nous inventons des personnages. Nous cherchons à dessiner des visages aussi agissants que les vrais. Nous cherchons la figure juste. Evidemment ce n’est pas gagné. Le visage du personnage d’écriture manque de traits, ou en a trop. On lui fait des yeux plus grands que nature, pour trouver un réceptacle à sa propre soif des choses. Ou pour y déverser son propre effroi. On exagère, souvent. Faisant cela on empêche le personnage, on le restreint dans sa capacité de rétractation. Voilà ce qui est difficile : comment ne pas figer le visage du personnage en un sourire béat, ou bien dans l’affliction éternelle d’une bouche déçue ? Comment rendre le visage infidèle, pour qu’il soit juste ?

On se retrouve souvent avec, sur les bras, une poupée, parfois pas trop mal faite, et on se prend au jeu de la bercer, la cajoler, la baigner, y compris de larmes, l’habiller, y compris de promesses. Mais au bout d’un temps, on guette quelque chose d’elle, qui tarde à venir.  Elle nous gratifie toujours de cette présence morne et constante, de cette résistance de l’objet. Et c’est ce qu’on lui reproche. On regrette ce que dans les vrais visages on désespère de saisir un jour ; cet ondoiement constant, cette présence qui se dérobe toujours.

On est pris parfois, c’est regrettable, de cette fureur impuissante de l’enfant face au jouet trop docile. Et c’est à ce moment précis que le personnage appelle le lecteur à l’aide.

 

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Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
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commentaires

delest 17/01/2010 21:59


Le lecteur ne peut rien, hélas. Il assiste, mains vides, à ce drame ou à cette éclosion. Il n'est pas tant au spectacle qu'à une séance d'égrenage de mots signifiants et accolés. A son attention
est peut-être construite cette chaîne étrange - mais il n'en a nulle certitude. La vie du personnage, c'est l'affaire du démiurge qui s'affaire dans l'au-delà des projecteurs, parfois même dans
l'au-delà des siècles. L'être issu de lui émerge de l'ombre, frôle royalement les premiers rangs des spectateurs, et sort par la porte où sont passés Gavroche, Julien Sorel, ou le père Goriot. Mais
parfois aussi, plus souvent hélas - il chancelle et se dissout, fumée parmi les quinquets désolés de la scène.


marie guegan 16/01/2010 20:11


Très beau texte.Du visage:"au fond je reviens toujours bredouille du visage de l'autre".Le visage comme la contestation perpétuelle du regard que je pose sur autrui.Rencontrer le visage, suppose le
passage du dévisagement à l'envisagement.En très très bref ce que dit Lévinas du visage et donc de mon rapport à l'autre.


Ecrire le visage : belle aventure littéraire.


Brigitte giraud 15/01/2010 21:43


Très beau texte qui me parle beaucoup. Le visage, côté lumineux et côté sombre, vivant de son oparadoxe.


Juliette Mézenc 15/01/2010 09:09


euh qu'est-ce qu'on peut faire pour vous Nathalie ?


ana nb 13/01/2010 22:22


Depuis huit ans Javier Marias travaille sur le visage ...(Rencontre avec Javier Marias , Le monde des livres , 8 janvier 2010)