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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 00:01

 

Ah si vous saviez comme je suis contente, d'accueillir, par le principe des vases communicants, ce texte d'Anthony Poiraudeau, initiateur du célèbre Convoi des Glossolales et auteur du blog futiles et graves où j'écris aujourd'hui quelques lignes. Et quel texte : mariage de Beckett et de Tati, lui disais-je, comme on dirait de la carpe et du lapin, et ma foi c'est assez fécond. Enjoy...

____

 

vasesco1

 

Il a dit qu’il allait falloir rentrer dans le rang
au bout d’un moment
et rapido.

Au bout d’un moment ET rapido.
Les deux, il a dit.

C’est-à-dire que là, on était dans un moment,
on y était mais il finirait bientôt, très bientôt,
rapido pour être précis,
et qu’alors, d’un instant à l’autre,
une fois que le bout aura été là,
eh bien,
il fallait qu’on rentre dans le rang.

Et il a ajouté :
Parce que là, ça va bien !

Ça va bien !,
il a dit.

Au bout d’un moment,

Il a redit au bout d’un moment,
c’est-à-dire
le même bout du même moment qu’avant,
qui s’apprêtait à arriver, là,
d’une minute à l’autre il serait là,
ce bout,
rapido,
et alors, déjà, on verrait à quoi ça peut bien ressembler
un bout de moment.

C’est peut-être pour ça qu’on avait jamais vu de moment,
parce qu’on avait toujours été en plein milieu d’un
sans jamais pouvoir en voir le bout.
Parce qu’on en était trop loin,
du bout,
mais que là on allait le voir,
et par comparaison, par contraste,
en voyant le moment à côté d’autre chose,
d’un autre moment peut-être,
ou de pas de moment du tout
(on savait pas encore ce que ce serait,
le contexte,
quand on devrait rentrer dans le rang),
et qu’alors en en voyant le bout,
par comparaison, par contraste,
on verrait un moment,
à quoi ça ressemble,
ou du moins une partie, un bout.

Comme quand c’est parce qu’il s’arrête tout d’un coup
qu’on découvre le bruit qui était là depuis le début.

Avoir toujours été en plein milieu d’un moment
sans jamais pouvoir en voir le bout,
ou un des bouts, peut-être, plutôt,
du moment,
mais est-ce qu’il y en avait plusieurs,
des bouts,
à un moment ?

On pourrait se dire, s’il y a un bout à un bout,
il doit bien y avoir un autre bout à un autre bout,
parce que s’il y a qu’un seul bout en tout,
ça fait quand même une drôle de forme.

On a jamais vu une forme pareille,
en même temps,
on avait jamais vu de moment non plus,
on était pas très calé,
niveau moments, niveau bouts et même niveau formes,
on y connaissait pas grand chose.

Peut-être que dans un rang,
du genre de celui dans lequel on devait rentrer,
on aurait su tout ça.
Peut-être que les gens qui sont dans des rangs,
depuis des lustres,
ils en connaissent tout un rayon,
on la leur fait pas,
et même que c’est à ça que ça sert,
d’être dans un rang,
d’y rentrer,
après tout,
et que c’est pour ça qu’on doit.
Après tout.

Mais nous,
comme il fallait qu’on y rentre,
et rapido,
au bout d’un moment,
rapido,
dans le rang,
c’est bien qu’on y était pas.

Personne te dit “monte dans ta chambre” quand tu y es déjà.
C’est quand tu y es pas, justement, qu’on te dit d’y monter.
Quand tu y es pas
et quand ta chambre est à l’étage
(sinon, tu peux pas y monter).

vasesco2.jpeg

On y était pas encore au bout, du moment,
puisqu’on était pas encore rentré dans le rang,
qu’en fait même, on avait rien fait depuis qu’il nous parlait,
on avait pas du tout bougé de place.
Pas une parole, rien de rien,
pas moufté,
pas pipé,
on l’avait fermée.

Une forme à un seul bout, quand même,
ça peut être un genre de rond.
C’est vrai, ça.

Il a continué :
Les trucs et les machins, là, c’est juste pas possible.

Et puis, il y aussi le cas de l’erreur :
on te dit “monte dans ta chambre !”
alors que tu y es déjà,
et là tu dis “mais j’y suis déjà !”
Et on te répond, “au temps pour moi,
je croyais pas”.
C’est un cas où on te dit de monter dans ta chambre,
sans que ça signifie que tu t’y trouves pas.
Il y en a,
des cas comme ça,
d’espèce
d’école
de conscience
des cas de le dire.
Du coup c’est compliqué,
niveau déductions,
niveau raisonnements,
paradoxes
apories
amphores
syllogismes
photocopies
antinomies
de tout ce qui est mots grecs.

Il avait continué :
Les trucs et les machins, là, c’est juste pas possible.
Tout ça.

Il avait dû voir
qu’on arrivait au bout d’un moment, très bientôt,
qu’on y pouvait rien,
c’était comme un cycle astral
un coefficient de marée
une mutation du monde
au bout d’un moment, le bout d’un moment ça arrivait
et qu’une fois passé le bout d’un moment,
tout ce qui est trucs, tout ce qui est machins,
tout ça,
eh bien, plus possible
terminé
que dalle
tintin
plus la queue d’un bout de truc
la fin des haricots pour tout ce qui est de l’ordre du machin
carottes cuites
peau de balle
la messe est dite.

Et les bidules ?
Il a pas dit, pour les bidules,
s’il y aurait encore un petit créneau pour.
Les bidules.

C’était ça, on y pouvait rien,
personne,
il était désolé mais que là,
c’était pour nous prévenir,
la réalité étant ce qu’elle est,
la conjoncture
le cours des choses
la résistance de la matière
l’entropie
la flèche du temps
on allait en arriver au moment,
à un bout de moment,
il allait falloir rentrer dans le rang.

Qu’est ce qu’on allait faire ?

Rentrer dans le rang.
Il y avait que ça.

Il a plus rien dit.
On a pas bougé.

Silence.

On est au bout d’un moment,
là,
ou pas ?

On regarde et ils nous voit regarder.
il nous regarde essayer de voir,
on fait pareil,
on cherche on cherche,
on voit pas de rang.
Tout autour, aucun rang.

Comment on rentre ?

Est-ce que c’est quand un rang apparaîtra,
qu’on saura que là,
ça y est,
on est au bout d’un moment,
et que rapido,
hop ! le rang,
ni une ni deux
vas-y que je te pousse
un deux trois et que ça saute !
on doit y rentrer ?

Qu’est-ce qu’on fait ?

Il faut rentrer dans le rang !
Je vais pas vous faire pas un dessin !
Il a dit.

On a voulu tenter un truc,
pour voir si c’était encore possible,
si on y était,
à l’ère post-trucs,
où les machins, c’était terminé.

C’étaient des conditions de possibilités,
un biotope où ça pourrait ou pas se faire, un truc,
ça pourrait ou pas se machiner un machin.
S’il y avait moyen de moyenner.
Il fallait faire des tests,
c’était coton,
c’était toute une mécanique de précision,
il fallait du résultat,
du solide
du costaud
qu’on sache si oui ou non.

vasesco3.jpeg

Pas d’idée de truc à faire,
on a fait qu’un bidule,
deux bidules,
trois bidules.
Ça nous avançait à rien,
la question des bidules,
elle avait pas été tranchée,
elle était restée en suspens,
il nous avait pas fait son topo,
pour ce qu’il en retournait des bidules.

“On a pas de rang, monsieur !”
Qu’on lui dit.

Silence.

Vous en faites un !
Je vais pas vous faire un dessin !
Qu’il nous répond.

Merde...

Silence.

On avait raté un épisode.

“Est-ce qu’on peut avoir un dessin, monsieur ?!
Un dessin de voiture,
ou de maison ?
Un chevalier ou un ninja ?
Est-ce que ça peut nous aider, monsieur ?”
On lui a posé des questions,
on l’a cuisiné
sur le dessin,
on demandait qu’à bien faire,
on voulait pas rater,
l’affaire était d’importance.

Silence

Silence

OK, je vous fais un dessin.
Il a dit.
Un dessin de rang.
C’est là que vous devrez rentrer.
Dans ce qu’il y a sur le dessin.

C’est là qu’on devrait rentrer,
mais seulement au bout d’un moment,
on savait pas quand,
si on avait bien suivi.
On était pas non plus sorti de l’auberge.
Mais bon, on avançait.
On avait fait du chemin.
On touchait à quelque chose.
On était dans le dur, là,
en plein dans la question,
finies les simagrées
les ronds de jambes
les coquetteries
les chichis
les salamalecs
les mignardises
les sophistications

Il a fait un dessin,
deux dessins,
trois dessins.
Des dessins de rangs.
Trois dessins de rangs de rang.

On a pigé
cinq sur cinq
bien reçu
dans le mille
impeccable.

On a pigé qu’on était en rang depuis le début,
tous alignés,
côte à côte et rien qui déborde.

Du coup on a rien compris,
de ce qu’il nous a raconté depuis le début.
Ce qu’il voulait au juste.
Il voulait qu’on comprenne bien,
que ce soit clair,
qu’on puisse pas dire qu’on savait pas,
qu’il fallait qu’on fasse plus rien
qu’on se dépêche de plus bouger
C’était pas clair.

Bizarre, le mec.

On a plus bougé.
Il est parti.
On l’a plus jamais revu.
On a gardé les dessins.

 

___

 

Liste des vases communicants de février en cliquant ici , qui sera peut-être plus à jour que cette liste plus bas, mais je vous la mets quand même. Et toujours un immense merci à Brigitte Célérier.

 

Laurent Margantin et Daniel Bourrion

Christine Jeanney et Anita Navarrete-Berbel

Maryse Hache et Piero Cohen-Hadria

Joye et Brigitte Célérier

Samuel Dixneuf et Michel Brosseau

Chez Jeanne et Leroy K. May

Estelle Ogier et Joachim Séné

François Bon et Christophe Grossi

Cécile Portier et Anthony Poiraudeau

Amande Roussin et Benoit Vincent

Marianne Jaeglé et Franck Queyraud

Juliette Mézenc et Jean Prod'hom

Candice Nguyen et Pierre Ménard

Christophe Sanchez et Xavier Fisselier

Nolwenn Euzen et Landry Jutier

Leila Zhour et Dominique Autrou

Claude Favre et Jean-Marc Undriener (vis à vis à préciser)

Clara Lamireau et Michel Volkovitch

Bertrand Redonnet et Philip Nauher

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Published by cécile portier
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commentaires

delest 05/02/2011 12:44


Beaucoup de monde, ici. Encore un peu, et on se croirait sur la ligne 13.
Attention aux petons fragiles des commentateurs, msieurs-dames, merci d'avance!


cécile portier 05/02/2011 14:02



pas d'inquiétude, Delest : tout cela va rapido rentrer dans le rang.