Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 13:30


empreinte écologique nathalie

                               Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
                                                                                           André Breton, Clair de Terre

A Copenhague, Nathalie Pages n'ira pas, pas plus qu'au bois d'ailleurs, là où elle va les lauriers sont coupés depuis longtemps, dans une Défense minérale.
Mais elle s'inquiète à l'unisson, pour la terre, comme pour un enfant de famille qui ne serait pas bien portant, comme pour un aïeul qui n'en aurait plus pour longtemps. Elle s'inquiète, elle se dit qu'elle est prête, peut-être, sans doute, à changer des choses ; elle n'achète plus de tomates en hiver.
2,33 terres nécessaires si tout le monde vivait comme elle, c'est moins que la moyenne des européens, beaucoup moins que la moyenne des américains.
Elle ne pensait pas pourtant, laisser une si grande empreinte derrière elle.

Image fabriquée à partir des données de consommation de Nathalie Pages, sur un site où l'on peut calculer son
empreinte écologique.
 

Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 13:01


Elle doit prendre le RER tous les matins.
Dans le long couloir de correspondance, ses pas la portent et sa pensée s'envole. Son regard frôle les affiches publicitaires, se lasse, revient sur les visages croisés. Tous différents, pourtant tous comme déjà vus.
Mais ce déjà vu n'est pas une lassitude de plus : c'est l'étonnement, plutôt, de reconnaître toujours dans le visage inconnu une familiarité qui dément l'anonymat.

Elle compte : dans ce long couloir de correspondance, en moins d'une minute plus de deux cent visages croisés. Deux cent corps marchant vers elle dans un flux incessant, la dépassant. Deux cent vies frôlées. Elle n'avait jamais senti cela, cette présence commune.  
Elle imagine les trajets des uns et des autres, jusqu'à leur travail, jusqu'à leur journée. Elle rêve à la dissémination.





Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 00:18


Cet épisode de la vie de Nathalie est rédigé par l'indispensable Scriptopolis, retrouvé ici par le jeu des vases communicants, initié par François Bon, animé par Jérôme Denis et Pierre Ménard.


Voilà plusieurs jours que Nathalie se rend chez Oracle. Ses pas sur l'esplanade accompagnent désormais les autres sans encombre. Elle n'a plus besoin de scruter le ciel pour se diriger. Ça n'a pas pris longtemps, les plis sont faits. Son corps, véhicule apaisé, se porte aisément jusqu'à l'entrée de la tour. Présentation du badge, traversée du grand hall, puis l'un des ascenseurs. L'attention qu'elle ne porte déjà plus à ce qui l'entoure lui offre une certaine liberté. Elle trouve un vrai plaisir à cette fluidité.

Mais lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent et qu'elle en sort ce matin, prête à saluer l'un de ses nouveaux collègues, la petite musique de son trajet matinal s'arrête net. Le couloir qui lui fait face est désert, irradiant un silence mat dont elle met quelques minutes à prendre la mesure, immobile. Elle ne peut s'empêcher d'avancer, malgré un petit pincement au ventre. À moitié amusée, à moitié inquiète, elle s'attend presque à voir le tricycle du petit garçon de Shining débouler derrière elle. Une à une, elle observe les portes des bureaux. A la cinquième elle remarque l'étiquette dont elles sont toutes pourvues. Une étiquette blanche, sans nom ni numéro. Le pincement se propage vite à tout le corps, devenant démangeaison dans le dos, irritation sous les talons.

À la huitième porte, perdue, elle tente quelque chose. Saisit la poignée et pénètre dans la pièce, sans brusquerie ni timidité, d'un geste qu'elle veut le plus naturel possible. Elle sait bien que ce qu'elle voit alors n'est pas digne de l'effroi qu'elle ressent. Évidemment. Mais quelque chose dans ces feuilles vierges trop grandes posées sur la table de réunion suffit à l'emporter dans une panique qui la fait courir jusqu'à l'ascenseur et appuyer frénétiquement, une fois les portes ouvertes, sur le bouton de l'étage où se trouve son bureau.

Un peu plus tard, elle essaiera de repenser à ce qui s'est passé. C'est moins l'existence du couloir abandonné qu'elle cherchera à expliquer que l'état dans lequel il l'a projetée. Et chaque fois elle butera sur la même chose : l'agraphie des lieux qu'elle a traversés, persuadée d'avoir côtoyé quelques instants de véritables bureaux fantômes. 

Participants à vases communicants :  plus Bridgetoun qui a l'élégance d'en faire l'inventaire aussi.

Le tiers livre (François Bon) et Liminaire (Pierre Ménard) ; L'Employée aux écritures (Martine Sonnet) et Pendant le week-end (Mélico, Pierre Cohen-Hadria) ; Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et A chat perché (Michel Brosseau) ; LKM - Tout est fiction (Leroy K. May) et Chroniques d'une avatar (Marie-Hélène Voyer) ; etc-iste (Thomas Vinau) et La Méduse et le Renard ; Robinson en ville et Le fourbi élastique (Danièle Momont) ; Petite Racine (Cécile Portier) et Scriptopolis (Jérôme Denis) L'Exil des Mots (Bertrand Redonnet) et Juliette Mézenc ; Lignes de vie (Juliette Zara) et Enfantissages ; Humeur noire (Lephauste) et Biffures chroniques (Anna de Sandre) ; Terres... (Daniel Bourrion) et Soubresauts (Olivier Guéry), Fenêtres open space (Anne Savelli) & Tentatives (Christine Jeanney)...

Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 19:38



Premier jour d'Oracle pour Nathalie.
Cette impression d'être prise dans un flux en sortant de la station RER. Chaque minute aux heures de pointe, une giclée d'hommes et de femmes sort, envahissant les ventricules de l'esplanade minérale. La difficulté de trouver des répères au niveau du sol. Au niveau du sol, ce sont seulement des pas pressés les uns derrière les autres. Il faut lever le nez, dans le ciel froid regarder, et reconnaître les deux grandes tours jumelles de Coeur Défense.
Coeur Défense, le siège d'Oracle, le siège de bien d'autres entreprises. Comme notre coeur à nous, siège de nombreuses émotions.
Coeur Défense, l'endroit de tous les records, 182 000 m² dont 159 000 de bureaux, le plus grand ensemble de bureaux d'Europe, le plus cher, acquis en 2007 par Lehman Brothers au prix de 2,11 milliards d'euros, et aujourd'hui en ...sursis de vente jusqu'en 2014, car ce n'est plus si facile.
Les records aujourd'hui sont négatifs, et ne griffent plus le ciel.

Nathalie pourtant s'élève, dans l'ascenseur de Coeur Défense : un sang neuf.
Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 11:10





Quand les faits tardent à venir d'eux-mêmes, quand la réalité se brouille, quand le geste du héros est englué dans des logiques extérieures à son propre mouvement, contradictoires et illisibles, il n'y a qu'une solution : s'en remettre aux Pythies.
C'est ainsi qu'à chercher l'oracle on le trouve, forcément, et que Nathalie vient d'être embauchée en mission de remplacement dans le temple du n°1 mondial des solutions logicielles pour l'entreprise.
La spécialité d'ORACLE est connue : les systèmes de gestion de bases de données relationnelles. Nathalie se retrouve au coeur même de ce qui chaque jour la produit, la configure : le stockage de données, leur mise en relation, leur mise en forme, leur mise en discours, leur mise en réalité.
C'est le bon moment pour aller voir l'intérieur d'ORACLE : l'énorme s'apprête à avaler SUN, éditeur notamment d'un logiciel en source libre, MySQL, que d'aucuns pensent du coup menacé dans son existence.
Un géant de la prédication propriétaire soupçonné de vouloir éteindre les lumières faiblissantes d'un petit soleil autonome et ouvert : cela est terriblement romanesque, cela ressemble à s'y méprendre à une métaphore du combat jamais perdu d'avance entre le discours dominant et objectif des données et l'écriture inquiète des questions.


Graphique : cours à moyen terme de l'action ORACLE, source zonebourse.com

Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 22:08


Des offres dont elle a eu connaissance,  Nathalie a éliminé celles qui présentaient un risque d'éloignement géographique, professionnel ou... éthique (car il aurait fallu lâcher, disons, du lest, sur certaines de ses convictions). Celle qui lui semblait la plus sérieuse, la moins risquée, était ainsi libellée :

"poste de secrétaire comptable à pourvoir immédiatement (payes, liasses fiscales, déclarations des données sociales, etc...), petit secrétariat (facilité rédactionnelle serait un plus) maîtrise ms office, 35h/hebdo, ticket restaurant, 1400 euros brut/mois. Basé à Paris 19° (métro Corentin Cariou, immeuble Club Méditerranée). "

Elle s'est donc présentée au rendez-vous fixé par l'annonce, aujourd'hui même.
Naïvement elle pensait que c'était pour le Club Med, elle rêvait déjà à des facilités accordées aux employés pour des séjours en période creuse.
Mais arrivée dans leurs locaux on lui fit savoir que non, pas du tout, il n'y avait pas de poste à pourvoir. On ajouta que certainement il s'agissait d'une offre émanant d'une autre entreprise logée au 11, rue de CAMBRAI.
Car telle était l'adresse exacte. Or, il y a une certaine fatalité attachée aux noms. Le déplacement de Nathalie, ce jour là, sans plus de préparation, fut donc une vraie bêtise, car elle erra de sièges sociaux en succursales au sein du vaste immeuble Club Méditerrannée, passant de Club internet aux experts-comptables SAGE, sans s, en passant par CIEL, célèbre éditeur de logiciels comptables, et par AIRWELL, spécialiste de la chaleur douce à inertie et du radiateur à accumulateur, sans trouver nulle part la source initiale d'émanation de cette prometteuse offre d'embauche.
Elle sonna à une vingtaine de portes, s'arrêtant bien avant la fin, quand elle tomba sur LES PETITS CHAPERONS ROUGES, car c'est elle qui se sentait perdue tout à coup, et ne voyant plus la galette au bout.
Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 21:15


L'heure est grave. Il faut vraiment que Nathalie trouve du boulot.
Le problème est que le nombre d'offres a dramatiquement diminué (j'ai les chiffres quelque part, mais où? Il me faudrait un archiviste pour la documentation relative au projet), et que je manque cruellement de temps pour l'aider à trouver. Je rechigne à l'envoyer aux Ulis ou à Roissy en Brie, à cause des enfants surtout, car comment ne pas arriver trop tard le soir?
J'ai réfléchi aux secteurs susceptibles d'embaucher. J'ai pensé lui proposer :
- une société de recouvrement de créances client
- une PME de fabricants de masques anti-grippe
- une structure de défaisance pour actifs bancaires pourris
Mais est-ce vraiment le meilleur choix?
Je sais, ce n'est pas l'heure de faire la fine bouche. Mais je veux lui laisser encore une chance : vous.
Voila : vous avez aujourd'hui l'opportunité de devenir l'employeur d'un personnage de fiction. Le salaire est raisonnable : un peu de votre attention. Les charges sociales sont déductibles.
L'embauche de Nathalie est donc mise aux enchères à celui ou celle qui fera la proposition la plus sérieuse (ie : vraisemblable, et susceptible de faire un fil de récit que je pourrais tisser, en bonne ouvrière).
Merci pour elle, d'avance.
Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 13:00



Nathalie sait bien qu'il faut qu'elle commence par rafraîchir son CV. Elle sait bien que comme la salade, le CV est une feuille fragile et qui ne supporte pas la péremption. Or, comme la salade, le CV doit être appétissant.
Donc Nathalie prend son courage à deux mains, l'ordinateur de sa fille, et recherche le dernier enregistrement de son fichier CV. Evidemment elle ne le trouve pas, et elle doit, laborieusement, tout recommencer.
L'exercice de se pencher sur sa vie par le filtre du CV a quelque chose de douloureux - chameau par le chas de l'aiguille. Et puis toutes ces béances qu'il faut colmater par des assemblages judicieux de dates, par des formulations adroites.
Sur les loisirs, elle note qu'elle nage, en eaux troubles d'ailleurs aujourd'hui, qu'elle dessine, même si ce n'est plus tout à fait vrai, et puis qu'elle lit.
Notant cela, l'envie lui prend d'aller à la bibliothèque, la finalisation du CV peut bien attendre encore une heure.
Pour le choix du livre, elle allait s'en remettre au hasard, comme d'habitude.
Mais elle tombe sur ce titre, CV Roman, de
Thierry Beinstingel.


Elle ouvre, elle lit cela :
"Dans nos sacoches attendent quelques individus aplatis et résumés chacun par une feuille A4. Nous attendons la fin de nos conversations pour ouvrir nos attachés-cases et présenter l'un d'entre eux à titre d'exemple, glisser d'un air entendu la feuille sous le nez du DRH."

De lire cela qu'elle sait déjà, qu'elle n'est pas la seule à devoir s'aplatir dans le rouleau compresseur du CV, lui fait sentir quelque chose qui n'est pas de la consolation, qui n'est pas de la tristesse, mais les deux en même temps. Quelque chose comme l'idée de la fraternité.

Merci à
Philippe Annocque de m'avoir fait découvrir ce livre bouleversant, et cet auteur.
Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 22:44



Ce soir Nathalie a bu un petit vin léger qui lui a donné les yeux brillants et l'esprit vagabond. Les enfants sont couchés, elle est restée dans la cuisine avec son mari, à parler. Ils finissent leur verre et rient de temps en temps, se regardent dans les yeux.
Elle ne pense plus à ce travail qu'elle doit trouver. Elle ne pense pas non plus qu'elle s'était promise de faire un peu de repassage, pour s'avancer. Lui, ne pense pas qu'il a loupé le match France-Irlande. Il pense à maintenant, il pense à tout à l'heure, il la trouve belle.
Voilà ce que je peux répondre à ceux qui m'ont fait la remarque qu'on n'en savait pas beaucoup sur la vie amoureuse et sexuelle de Nathalie Pages, et à cet ami qui me demandait tout à l'heure de le prévenir si elle était un coeur à prendre. Oui, ce soir Nathalie est un coeur à prendre, mais je crains que le preneur soit déjà dans la place.
Laissons-les, je crois qu'ils remontent le couloir vers la chambre.
(Dit en langage statistique : ils font partie des 7%.)

Graphique tiré d'une enquète TNS SOFRES d'avril 2009 sur la sexualité des français, pour plus d'informations cliquez ici. Ou bien
Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article
10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 21:45



C'est décidé, après le 11 novembre Nathalie se reprend en main, elle doit trouver du travail avant la fin du mois. Elle essaie de mesurer ses chances. Elle essaie de séparer, dans ses chances, ce qui relève de la conjoncture, ce qui relève de sa personne. Sans le savoir elle tourne autour d'un mot, absent de son vocabulaire, absent du dictionnaire. Absent et pourtant puissant, : c'est lui qui synthétise ses chances de trouver bientôt du travail.
Nathalie tourne autour du mot EMPLOYABILITE.

C'est un mot complexe qui se nourrit de plusieurs facteurs.

Des facteurs liés à la personne : certaines données statiques et objectives jouent sur l'employabilité de Nathalie. Son âge moyen n'est pas si mauvais quand on pressent que l'employabilité selon ce critère se déroule dans le temps selon une courbe en cloche, peu employable quand on est jeune,  quasiment plus après 55 ans,  mais elle est déjà sur la pente descendante (c'est un peu un complexe d'origine chez elle). Son appartenance au beau sexe de ce point de vue est un mauvais point, quoiqu'elle sorte de sa période de fécondité, du moins peut-on l'espérer. Sa formation initiale, BTS de comptabilité gestion ce n'est pas tout à fait le Pérou mais ... Les périodes d'inactivités ne sont pas un plus. Certains facteurs dynamiques joueraient en sa faveur : si elle avait suivi de la formation continue, mais ce fut très peu depuis qu'elle travaille en intérim, ses capacités de mobilité géographique sont faibles, sa motivation, fluctuante. 

Mais le mot employabilité se nourrit aussi de facteurs liés au management : organisation du travail, gestion des compétences, dispositifs d'aide à la mobilité, système de formation professionnelle, etc.. Le problème fut surtout pour elle de n'en avoir que très peu, de management, passant de poste en poste comme l'oiseau léger de branche en branche. Pas de nid pour Nathalie.
Quant au marché du travail on sait ce qu'il en est, sa seule chance est que son métier, la gestion, n'est pas en voie de perdition.

Illustration : Trés beau graphique tiré d'un ouvrage en ligne consultable sur www.insep-editions.com , dans lequel il est rappelé, merci, que "le terme d'employabilité ne devrait jamais s'employer seul, sans quoi il renvoie effectivement au seul registre de l'évaluation, du pesage."
Le seul souci c'est que certains mots sont plus lourds que d'autres, quand ils entrent dans un discours c'est tout le discours qui penche, quels que soient les contrepoids imaginés.
Mais cette question de la gravité, au sens premier aussi, des mots, et des nombres, devra être explorée plus attentivement.
Repost 0
Published by cécile portier - dans Simple Appareil ®
commenter cet article