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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 19:55
Avant que l'actualité ne la rattrape, prenons le temps d'en savoir un peu plus sur elle. Elle est née en 1971, au hasard le 31 mai. Elle est née sur la plus grande vague des générations depuis 1900. 881 300 naissances cette année là, dont la sienne. Elle est tout en haut du siècle dans ce flux du sang qui sans cesse se renouvelle. Et qu'est-ce que cela aurait changé à sa vie, si elle était née au creux d'une vague? Si ses contemporains avaient été surtout les enfants non nés que les guerres ont empêchés?

graphique fabriqué à partir des données de l'INSEE, série complète des naissances depuis 1900 disponible ici
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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 21:38
Demain il va falloir qu'elle se lève un peu plus tôt. Elle a déjà préparé les vêtements neufs des enfants, les a dépliés et posés sur leurs chaises. Ils dorment. Elle pense à leur rentrée. Elle pense à ses enfants.
Car oui, elle a des enfants. Pas eu le temps de les présenter encore : pour l'heure, la rentrée approche et elle doit passer par un autre tamis de chiffres, de signes.
On  sait  qu'elle a dépensé par enfant 35,23 € en papeterie, soit 27,3% de moins qu'à la rentrée précédente, et 87,08 € en fournitures non papetières. On sait aussi qu'elle s'inquiète de savoir combien ils seront dans leur classe, s'ils ne seront pas trop nombreux. Elle a entendu que 16 500 postes seront supprimés en 2010 sur le budget de l'Education nationale, et quel impact cela aura pour leur scolarité? Elle n'a pas non plus les idées claires sur les méthodes d'aprentissage de lecture.
Elle imagine émue le moment où se traceront les premières lettres de son dernier, ses efforts pour garder le crayon sur la bonne trajectoire, entre les lignes du cahier. Elle n'a pas conscience qu'entre d'autres lignes s'écrit déjà une partie de son histoire, et que si la couleur de sa peau n'est pas renseignée, bien d'autres choses figurent déjà sur lui dans la
base élèves.
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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 13:12
Ce week end elle avait à faire au centre de Paris. Quelques courses, peut-être. La préparation de la rentrée, ou bien une dernière touche déco à ses rangements de fin d'été. Pour l'instant on ne sait pas. On sait si peu d'elle, encore. 
Ce samedi là, elle est descendue au métro Châtelet, elle a traversé la place des Innocents. Mettons qu'il y ait eu un contrôle de police entre 15h12 et 15h37, et qu'elle soit passée dans cet intervalle.
Cela nous permet d'en apprendre un peu plus sur elle : qu'en passant par là elle avait 11,5 fois moins de "chances" de se faire contrôler que si elle avait eu la peau noire.
Les innocents : emplacement d'un ancien cimetière. Celui de nos illusions?


Graphiques fabriqués à partir des chiffres de l'enquête de Fabien Jobard et René Levy , financée par l'Open Society Institute. Rapport complet disponible ici.
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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 17:16

Nous classons, nous sommes classés. Nous sommes quotidiennement rangés dans des catégories qui nous rapprochent, nous isolent. Nous vivons dans des tiroirs étanches et très peu coulissants.
Le premier partage : l'attribution d'un sexe. Partage ou plutôt (dé)partage, comme on dit qu'il est nécessaire de départager deux équipes concurrentes et égales? Qu'a t'on cessé de partager pour qu'il soit nécessaire toujours d'organiser entre les sexes le décompte minutieux des attributions respectives? Et de la primauté?
Cette primauté des attributions, on sait historiquement vers qui des deux elle s'organise, quand il s'agit, mettons, de la question très vaste et vague du pouvoir. Mais il se trouve que sur l'attribution du plus grand nombre, les femmes ont dans le monde la part sinon belle du moins la plus grande. Il n'est pas certain que cela continue : du fait d'un départage massif à la naissance, manque 90 millions de femmes à l'appel en Asie.
En France, 2 453 398 femmes de plus. Alors, puisqu'elles sont plus nombreuses, on dira que cette personne qui s'écrit au rythme des statistiques est une femme. Disons que c'est la 2 453 398 ème.

C'est une femme.
C'est peu de choses de dire cela : juste quelques agencements de chair différents. C'est une réalité qui recouvre des figures tellement variées. Qui recouvre aussi des incertitudes. Qui efface la communauté de vie et de condition, malgré tout, entre homme et femme.  
C'est peu de choses, et pourtant, de là découlent tellement de présupposés narratifs pour ce personnage, sur son comportement, ses vêtements, ses émolûments.
Nous verrons comment ELLE s'en débrouille.




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24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 13:27
Avant de décliner son identité, la personne de ce récit s'installe dans sa vie.
On l'a vu rentrer de vacances, reprendre domicile. Premier réflexe ensuite : ranger. Faire de l'ordre dans son intérieur, se préparer pour l'année.
C'est le moment.
Le sentiment d'entropie rampante provoqué par le camping a renforcé le désir que les choses soient à leur place.
L'apprentissage du rudimentaire a donné l'envie de faire place nette, de se débarrasser du maximum d'objets intuiles et encombrants.
Débute alors une opération de tri redoutable, où l'on se comporte avec ses acquisitions comme au jour du jugement dernier : un carton pour les rebuts, un tiroir pour les élus.
Sauf que quand tout est rangé, subsiste toujours sur la table une poignée d'objets qui n'ont pas trouvé leur place, pour des causes diverses :
- objet utile mais faisant l'objet d'un attachement affectif insuffisant : doit on vraiment garder cette carafe moche mais pratique
- objet inutile mais tellement bourré de souvenirs : pourquoi se séparer de ce vieux sucrier en inox, pourtant rouillé

Mais le plus difficile, c'est le cas de l'objet rare mais non précieux, ne rentrant dans aucune série homogène, ne trouvant aucune destination évidente dans les étagères. On est tenté bien sûr, dans un premier mouvement, de jeter l'inclassable. Mais on peut refuser. L'usage des catégories,dans une cuisine comme dans les statistiques, est toujours politique.

(graphique : progression du chiffre d'affaires d'IKEA)
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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 10:36

On ne sait rien de cette personne. Presque rien. Si ce n'est qu'elle rentre de vacances.
Cette année c'était camping. 2009 est l'année du camping. Augmentation annoncée du nombre de nuitées. Pour des questions de budget. La crise, l'incertitude sans doute.
Cette année c'était camping, pour des questions de budget mais aussi pour des raisons d'agrément, indéfinissables.
Peut-être pour toutes ces sensations enregistrées, agréables seulement parce que différentes.
Les odeurs, par exemple. Ce mélange de monoï, de citronnelle, et de résine de pin qui règnait dans le campement. Les fumées de grillades le soir. Et puis, à la nuit tombée, l'impression de mystère créée par la seule magie des différents halos de lampes. Les ombres chinoises dessinées sur les parois des tentes éclairées de l'intérieur. On dirait des âmes. Les faisceaux des lampes électriques qui se croisent, éclairant trop faiblement les embûches (racines, pierres). Les repères qui se perdent, dans cette obscurité. Tout devient labyrinthique et plus vaste. Les arbres ont des feuilles dorées par les lampadaires, et on ne reconnaît pas son chemin dans un territoire d'à peine deux hectares.

Le soir aussi, il y a tous ces bruits pour lesquels on est plus disponible. Le zip des tentes. Les chuchotements des conversations devant les bec de gaz. Le bruit des pas en claquettes. Les vaisselles cliquettant dans les bassines. La toux d'un fumeur allant aux toilettes. Une marche arrière d'une voiture dans la poussière. Tout ces bruits de métal et de plastique. Un grillon, le seul infatigable. Et puis, quand tout semble se calmer, un bref éclat de voix contre un enfant que la trop évidente présence et victoire de l'extérieur excite.
Car c'est cela la grande nouveauté. L'année on la passe dans des murs. Et là, en camping, on se retrouve à l'extérieur. Ce n'est pas la nature, non. C'est l'impossibilité, malgré toutes les tentatives, de recréer vraiment un foyer, un intérieur (comme si c'était un empire). On a beau balayer, la poussière rentre. Les parois du domicile sont figurées seulement par les serviettes de bains séchant sur un fil à linge disposé en carré autour de la parcelle. Les nudités sont enveloppées seulement de paréos. Les portes des douches sont ouvertes en bas et en haut, on peut se passer le savon par en dessous. On peut se voir, sans se connaître, on peut se voir se laver les dents le soir aux lavabos collectifs. Et le fait qu'on fasse semblant de ne pas se voir n'y change rien. Toutes les intimités se côtoient.
Et maintenant c'est le retour. On va retrouver les murs en dur. On va retourner dans les intérieurs. On va se croire protégés, et moins nus.
Mais il y a d'autres regards plus perçants que ceux d'un voisin de camping, et ceux-là n'ont que faire du béton. 



(graphique : enquête sur le suivi de la demande touristique, réalisée par TNS Sofres et la direction du tourisme : taux de départ de la population française sur trois ans, répartie par mois. taux de départ de plus 40% en moyenne pour le mois d'août, Chiffres complets ici.)

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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 12:48


The only statistics you can trust are those you falsified yourself - Winston Churchill

L'été, comme la Bourse, est en courbe descendante. Pour la Bourse il semblerait que ça s'arrange, notez. Le métro se remplit progressivement, engageant l'oeil à continuer de glaner quelques mains. Nous verrons.
C'est le moment en tout cas de vous faire part du lancement officiel de ce qui n'est pas un produit : Simple Appareil ®.
Ce projet parlera d’une personne qui n’existe pas, et pourtant cette personne ne sera pas, disons presque pas, inventée. Car l’invention n’est pas le ressort de l’écriture. D’ailleurs, l’écriture n’a pas de ressort, ce n’est ni un matelas ni une montre, encore moins une boite d’où faire sortir les petits diablotins de la surprise attendue. L’écriture n’a pas de ressort, elle a des nerfs. Ou du nerf, ça dépend des moments.

Le ressort est ce qui fait sortir en sautant le pantin désarticulé d’une intériorité en carton. Le nerf est ce qui fait rentrer le monde à l’intérieur de soi.

L’écriture a des nerfs, cela veut dire qu’elle part de la sensibilité.
C’est un mot très féminin et très suspect, ce mot de sensibilité : on imagine tout de suite une intimité mal gérée, des épanchements sur de petits mouchoirs en dentelle. Sensibilité, c’est pourtant aussi ce mot que l’on emploie pour parler de la précision des instruments d’enregistrement, de mesure. On le dit par exemple des sismographes. Ils sont très sensibles et pourtant ils n’ont rien de la Dame aux camélias.
La sensibilité permet de ne rien inventer quand on écrit. Quand on écrit pour prendre la mesure du monde, avec précision.
Alors rapidement se pose, quand on écrit pour cela, la question des autres mesures prises sur le monde, qui en même temps que des mesures posent les jalons d’un pouvoir. Qui sont ceux qui nous prennent en mesure ? Quelles mesures prennent-ils de nous, pour nous, sur nous ? Ces mesures sont elles précises, ou, pour le dire plus explicitement avec un synonyme presque parfait, ces mesures sont-elles justes ? Cette question là est une question importante : les sismographes sont-ils tous honnêtes ? Comment manipulent-ils les intervalles de confiance?
Toute écriture doit trouver sa trajectoire dans des intervalles de confiance, toute écriture se doit aussi de se positionner par rapport à un seuil de signification. Mais si on interroge souvent l'écriture littéraire sur ces questions censées sceller le pacte au lecteur, d'autres écritures, très majoritaires, ne sont pas interrogées avec autant d'insistance : leur intervalle de confiance est supposé maximal. Statistiques, sondages, enregistrements divers de nos traces : q
uelle écriture est faite aujourd'hui de notre monde ? Voilà de quoi naît ce projet : d’une volonté d’écrire sur les sismographes sociaux qui nous entourent. De voir comment ces appareils (de pouvoir) enregistrent nos réalités, faits, gestes et opinions, comment ils nous mettent à nus.

Simple Appareil ® est le récit d’une personne à partir des écritures qui sont faites de nous tous, collectivement.
A très bientôt à cette adresse pour suivre cette personne. Je la connais à peine plus que vous, ce sont les chiffres à venir qui la dessineront.

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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 12:49
Paris se peuple de touristes. Je n'ai absolument rien contre les touristes, mais j'ai un terrible complexe concernant mes aptitudes en langue étrangère (même pas de pluriel à la langue tellement mon complexe est grand et mes aptitudes potentielles limitées). Du coup, quand je regarde les mains, je les considère d'emblée avec circonspection : savoir si ces mains vont bien parler français. Or, la méfiance comme premier mouvement est cela même que je veux combattre dans cette idée de photographier les mains inconnues. Me voilà bien peu outillée pour lutter.
Ce prétexte fallacieux, plus celui que je vais moi-même bientôt déraciner mes mains et les planter dans des terreaux, disons très sablonneux, avec dans mes bagages certainement comme lecture de vacances Le dictionnaire amoureux des langues de Claude Hagège : deux raisons pour dérouler le store, fermer pour quelques jours la grande paupière de ce blog (la forme d'un blog, en général, étant de tout façon très proche du store vénitien : déroulement de lignes devant les yeux pour ne laisser venir à soi du monde que la lumière qu'on choisit.)
Dérouler le store, donc. Mais, on ne sait jamais : laisser un peu de lumière passer quand même, ne pas tout boucler hermétiquement, ne pas se mettre complètement à l'ombre. Peut-être la paupière s'ouvrira à un moment ou un autre au coeur de l'été, peut-être pas.

(L'oeil : c'est de notre devoir de ne jamais le fermer totalement, nous qui l'avons encore sain et sauf)

Et quand le store se lèvera de nouveau, deuxième quinzaine d'août, je compte bien sur le soleil pour avoir fait mûrir un nouveau fruit à vous proposer sur mon étalage.

Lancement donc à la rentrée de Simple appareil ®.
Le ® vous comprendrez pourquoi ensuite, sachez seulement que c'est la première lettre du verbe rire, qu'il s'entoure pour ne pas devenir jaune, et que c'est aussi la première lettre des verbes de recommencement : refaire, rejouer, repeindre, renaître, redonner, etc...
Et comme devoir de vacances, cette question à méditer à l'origine du projet, et que je partage avec vous :
Comment faire pour retrouver une aiguille dans une botte de foin?
Transposé à l'échelle d'une population : comment (re)faire que la personne soit irréductible aux catégories sociales, aux profilages marketing, aux tests, évaluations et indicateurs, à toutes ces figures qui veulent se substituer à son visage?
En attendant, que les vôtres prennent un hâle bienfaisant.
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Published by cécile portier - dans A mains nues
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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 07:07

Pendant les deux premières secondes elle m'a regardé avec des yeux rétrécis par la méfiance, et puis elle s'est détendue, elle m'a dit : "vous les trouvez intéressantes mes mains?... Intéressantes, de toute façon, c'est mieux que belles". J'étais accrochée quant à moi à tout ce que ces mains déployaient d'atours, notamment la couleur inhabituelle du vernis, qui rappelait le trait de crayon effectué dans le contour de l'oeil enfin ouvert par la curiosité. Accrochée si bien par les colifichets, que je n'ai pas vu tout de suite pourquoi ces mains, que je trouvais aussi belles qu'intéressantes, elle les trouvait, elle, surtout intéressantes, car la beauté selon elle s'était perdue avec la torsion que l'arthrose faisait subir aux doigts.

Intéressantes ses mains, dans l'affirmation de toute la personne d'être parée comme elle l'entend, a priori un peu plus que la moyenne et différemment, ce qui lui a valu bien des reproches, qu'elle arbore aujourd'hui comme des bannières de plus. "De toute façon, personne n'a jamais réussi à me faire changer".
Et voilà que l'intérêt devient réciproque, elle me demande, comme je me demande intérieurement de tous ses bijoux : "mais qu'est ce que vous allez faire de tout ça?". En fait, exactement la même chose : le montrer. Et dans les deux cas la raison principale n'est pas le narcissisme, mais le signal envoyé aux autres : dire "regardez, nous pouvons vivre notre vie autrement". Vivre sa vie autrement : s'habiller pas seulement pour se vêtir, écrire pas seulement pour travailler. Mais dans les deux cas, aussi, pour incendier les regards.
Je dis cela après coup. Je dis cela parce que j'y ai longuement pensé, comme après chaque rencontre. J'y pense, beaucoup, et chaque personne rencontrée dans ce projet, depuis, m'accompagne.
Je dis cela, incendier les regards, car de feu dans sa vie il a été question. Si nous nous retrouvions sur la même ligne ce jour là, c'est que depuis deux ans elle n'a plus de logement à elle, qu'elle vit chez un ami, depuis que son appartement a pris feu et est devenu inhabitable, puisque l'assurance conteste la prise en charge des travaux. Je dis cela comme une consolation, qu'elle sache que tous les incendies de sa vie ne sont pas ravageurs.

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 13:24
Il s'est assis de biais, l'air un peu las.
C'est à cause de son air las que je l'ai abordé, car moi même je le suis un peu, parfois, tant l'idée de collection ne me convient pas. N'avoir que cette motivation : ajouter une main au catalogue, serait détestable. Il faut qu'il y ait autre chose : dans l'art de la série, faire jouer les correspondances, les dissonnances. Mais pas l'accumulation pour elle-même.
Donc il était las et de biais, et du fait de ce double état ses mains se sont présentées dans une chorégraphie inédite : fatigué, il n'a pas fait l'effort de se réinstaller pour me faire face, et donc les mains ont dû prendre un peu de hauteur, un peu d'envol, pour être captées par l'appareil.
J'ai demandé ce qu'il avait à en dire.
Il les a regardé, il a dit "ça va".
Sous-entendu : "je ne m'en plains pas".
Il a poursuivi, avec quelque chose de lent dans la voix. "Les ongles sont un peu trop courts, parce que je les ronge, mais sinon ça va".
Ensuite il a passé un moment à les regarder, à les retourner, comme si c'était la première fois qu'il les remarquait là, au bout de ses propres bras. Il les regardait sans véritable surprise, mais avec un air intrigué, comme quand on retourne un objet dans tous les sens pour savoir à quoi ça peut bien servir, ou plus exactement, comme quand on retombe sur un objet rangé depuis longtemps au fond d'un placard, et qu'on mesure, dans l'écart qu'il y a entre l'étonnement et la reconnaissance, le temps écoulé.
De la main gauche il a caressé les veines saillantes de la main droite, puis il a dit :
"Elles commencent à vieillir." Puis il a ajouté : "Avec le bonhomme".
A ce moment, à ce moment précis où il a lié leur sort à celui du bonhomme tout entier, j'ai eu l'impression, sans doute immodeste, de lui avoir rendu ses mains. Qu'en tout cas, la propriété qu'il pouvait en avoir n'était plus seulement utilitaire.
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