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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 12:29

Photo0010

 

Vu : une japonaise élancée, jupe courte, juchée sur des talons étroits et pointus. Elle était dans cette rue, comme en arrêt. Elle n'était pas perdue, ni désespérée. Elle n'attendait pas, non plus. Elle était seulement retenue. Regard au sol, prenant appui sur une aiguille puis sur l'autre. L'air d'un échassier, élégante pareil, guettant sa proie avec plus de précaution que d'avidité. 

De plus près, vu que ce qui la retenait était au sol, une jonction de bitume entre deux dalles urbaines, une mince bande de goudron mou que la chaleur avait dilaté. Dans cette suture urbaine, la cruelle s'essayait, avec méthode, à laisser la marque de ses talons. Mais c'est une pâte très oublieuse. Je le sais : moi aussi, passant là les jours de chaleur, je tente toujours d'y écrire quelque chose (échec, mais il est vrai que j'ai des talons plats). Ou alors, chercher la cause de son insistance dans le plaisir pris. Sentir le sol qui légèrement s'enfonce, comme dans le ventre d'un amant un peu trop nourri. Moi aussi je pratique ces attouchements furtifs avec ma ville, moi aussi je connais le délice du sol devenu cette matière floue, érogène. Caresse faite, misères faites à cette lèvre noire : chercher à la marquer, sentir qu'elle nous accueille. Sont rares, les endroits comme ça, dans cette ville toute dure et virile, carrée grise bétonnée.

Cette fille arrêtée, piquée plantée : une belle figure de style aussi, de ce que pour moi même je cherche, savoir être aigu, se ficher dans la matière, pour pouvoir mieux fleurir par le haut. Une forme de concentration extrême, mais évasive, au sens où elle prépare une évasion possible.

Et si cette fille demeurait là, sans doute c'est aussi parce que les espaces de transition nous retiennent. Quand il faut quitter, partir, aller, on est pris, parfois, par cette mollesse. Août est cette suture entre deux espaces sûrs. Moment d'année sans cesse recommencé, projection des rentrées. Pour moi, bientôt, de nouvelles choses à faire, à inventer - j'en parlerai ici. En attendant, on passe d'une jambe sur l'autre sans trouver le moyen d'avancer vraiment. Et puis pour tous : notre présent incertain, on s'y vautrerait bien, pour ne pas voir que notre monde s'écroule.

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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 21:00

 
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Elle est fine. Elle est douce. Elle est plus indénombrable que le sable et pourtant elle est une. Quand on la prend, on ne peut pas : le geste se termine dans une impossible prise, dans une caresse sans peau. Ensuite, sur la pulpe du doigt, ce résultat : la poussière si délicate a colmaté toutes les infimes blessures, tous les sillons signataires de notre identité, de notre altérité. Nous sommes redevenus pleins et sans empreinte, retournés, d'une manière très consolante, à notre matière première et commune.

 

Il faut dire d'elle aussi, de cette poussière de terre, qu'elle sent bon. Elle sent quelque chose de neutre, et d'envahissant. Elle sent une odeur d'oubli.

 

Cette odeur je l'ai respiré enfant quand j'allais faire des tours dans l'usine où travaillait mon père. On ne se détache jamais d'une odeur d'enfance. On ne se détache jamais des premières sensations, des premières formes, qui font tout le vocabulaire qu'on passe ensuite son temps à recomposer.

 

Les premières formes, ce sont celles-là, celles potentiellement infinies que cette poussière particulière peut prendre. Devant les grands silos où elle attend, on rêve, on peut tout imaginer de ce qu'elle deviendra. Et puis on l'épouse avec l'eau, elle s'y oublie, elle devient cette sorte de lait lourd qu'il faut constamment remuer. Ensuite ce sont les moules, on la coule. Lentement elle est acheminée vers le produit fini.

 

Et dans ce lent processus, on apprend beaucoup. Au coulage des moules : la complexité des formes internes, pour arriver à produire au final une forme évidente : W.C. Sur les bancs de séchage des bidets : la beauté des séries et des variations. Au four : l'intensité inatteignable, redoutable, désirée. L'alchimie du feu qui fait se transformer la terre crue et mate en cette matière si sophistiquée, brillante, hautaine, noble, bien que promise par son usage à beaucoup de prosaïsme. Puis, la métaphore constante des appareils de manutention, machines inexorables destinées à opérer toujours le déplacement latéral.

 

On apprend aussi la casse. La casse nécessaire : tous ces morceaux évidés, déjetés, recyclés - mais pas indéfiniment car cette matière comme les autres connait l'irreversible, et n'est pas remodelable à l'infini. Au bout d'un moment elle perd sa souplesse, elle s'use. La casse du cuit aussi : à la sortie du four ces pièces déformées, grotesques caricatures de ces objets qu'on ne voit plus, lavabos, éviers. On apprend la casse nécessaire à toute production, et c'est important.

 

Mais quand la production cesse, une autre casse s'organise. Celle-là n'a rien de fécond. Celle-là brise les moules, brise le futur encore à inventer des formes que nous pourrions prendre.

C'est ce qui se passe aujourd'hui, et je suis triste.

L'usine des Produits Céramiques de Touraine va fermer, c'est annoncé depuis février, et malgré la lutte du personnel, confirmé depuis quelques jours.

Je ne suis pas triste seulement pour ce que lieu m'a donné à moi, pour tout ce vocabulaire dont je lui suis si reconnaissante. Cela, je l'emporte avec moi, je le ferai vivre autant que je pourrai. Je suis triste pour l'avenir qu'on casse là-bas, pour les gens qui y travaillent, et qui peineront à retrouver du travail dans cette petite vallée du Cher progressivement vidée de ses emplois. Je suis triste pour cette belle production qui pouvait tenir, et qui est arrêtée pour répondre à des exigences financières lointaines et pressées. Et j'espère encore que quelque chose pourrait changer les décisions, qu'au retour à la poussière, on préfère le retour à la production.

 

Avec Xavier Schwebel, photographe, nous préparons un témoignage sur cette fermeture malheureusement si ordinaire.

 

Voir ici un article de La Nouvelle République qui explique les dernières décisions prises. 

Voir aussi les deux textes où j'ai déjà évoqué cette fermeture annoncée, le 2 avril, et le 12 mai.

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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 23:00

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Laisser tomber les clés à molettes, les tournevis, les équerres.

La poussière retombe sur l'atelier, juste ce qu'il faut pour que la lumière de l'été irise un peu l'oeuvre méticuleuse des travailleuses discrètes.

Il apparaît alors que le texte, lui aussi, est une toile fragile, qui a besoin parfois que l'agitation cesse pour se déployer. Qu'il est, tout comme, un tissu travaillé sans outil, à la main et à la bouche seulement. Bref : un travail qu'on fait dans les coins, avec l'espoir jamais certain d'attraper quelques mouches.

Et puisqu'il faut bien quand même reprendre l'établi, ce sera bien temps de nettoyer au retour. En attendant, je souhaite un bel été à tous ceux et celles qui viendront vrombir un moment par ici.

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4 juillet 2010 7 04 /07 /juillet /2010 22:45

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Vouloir se voir de plus près, pour voir le monde à l'envers. Ce n'est pas, pas du tout, le geste d'approcher du miroir et d'y tomber, étonné et benêt. Pas non plus, la posture triomphante et trompeuse de l'arbre cachant la forêt.

De plus près il est possible de s'esquiver très vite, au contraire, pour échapper à la petite flaque d'eau narcissique. On laisse plus de champ au regard, on laisse le monde se déployer selon des axes plus libres, dont la lecture n'est plus automatique. Les inaperçus surgissent. Encore un tout petit décalage, et peut-être on pourrait voir le ciel.

 

 

 

 

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 21:47

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Toujours la question du stationnement.  On aimerait bien, parfois, faire le créneau habile, trouver la place où n'être pas déplacé. Est-on autorisé, oui ou non? Sous des dehors toujours différents, la réponse est toujours la même. L'entendre autrement expose à un écrasement de l'exclamation en point tout à fait final. 

 

 

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26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 14:32

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Quels sont les secrets chuchotés, les vérités criées, qui ne trouvent personne comme dépositaire? Ce qui n'est pas recueilli par quelqu'un d'autre, quelqu'un choisi librement, qui consent librement à entendre, et à répondre, cela est aspiré dans un béton pire que l'oubli.

Un organe ne fait pas un visage. Prenons garde aux artefacts à grands pavillons.

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24 juin 2010 4 24 /06 /juin /2010 14:03

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Le maillet a ceci de pratique, qu'il s'agisse de celui du menuisier, du juge, ou du commissaire-priseur, que sa tête est souple et absorbe toutes les vibrations annexes : ne restent que celles directement destinées à enfoncer le clou. Les sentences tombent droites, les enchères sont closes sans remous.

La littérature, sans doute, et les gouvernements aussi, auraient à en tirer quelques leçons.

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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 22:02

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Trouver le fil conducteur n'est pas sans danger. Mieux vaut toujours le suivre d'un peu loin, le nez en l'air. Et regarder comment il ose s'orner de digressions qui ne sont pas sans évoquer d'autres colifichets. Il est déconseillé cependant, pour tenter de s'y raccrocher, ou bien pour couper court, d'utiliser ceci.

 

 

 

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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 15:19

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Raboter, raboter. Maintenir suspicion, circonspection pour la matière à travailler : elle est toujours trop épaisse, inégale. Donc : raboter, raboter.

On sent, en dessous, que ça s'abandonne à la lourde caresse, puis au biseau de la lame. Le geste est voluptueux, on continue.

A la fin ne reste plus grand chose, ou plutôt si, tous ces copeaux, échappés définitivement de la rectitude. S'enroulent ici.

(toute matière vaut pour sa dissémination, voir ici Limaille, publié en janvier chez Abâdon de Michèle Dujardin).

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16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 22:05

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Pincer sans rire, c'est plus qu'une manière : c'est un art martial, avec tout ce qui, dans l'apprentissage de la discipline, permet de se dépasser. 

Enseignements :

- Savoir médiatiser sa passion (mettre entre soi et son propre assouvissement la délicatesse ouvragée d'un air de ne pas y toucher)

- Considérer que le geste vaut autant que ce qu'il attrape

- Savoir se contenter d'un morceau, et distinguer qu'on a eu le bon

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