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C’est l’histoire de Raiponce. Partant du principe que la pilosité de la femme, toujours, est un fil de récit qui se tire facilement, qui se suit facilement.

Voici donc une femme, grosse d’enfant, que l’envie taraude. Elle veut des salades. Elle exige. Son mari prévenant, moins pour sa femme que pour le ventre, s’empresse d’aller chercher. Mais dans son jardin point de salade. Il est obligé de chaparder, d’aller chercher par dessus le mur les raiponces bien vertes de la vieille femme d’à côté. Qui laisse faire, jour après jour. Et qui finit par exiger que compensation lui soit donnée plus tard. L’homme accepte le marché, doublement léonin, car passé après coup et ne spécifiant pas l’un des termes de l’échange. Monsieur courte-vue revient donc chaque jour content sur ses courtes pattes, déposer devant Madame la salade bonne à lui faire grossir la panse. Ignorant qu’au cœur de la raiponce, il y avait une clause cachée.

Et puis un jour voilà que le ventre éclot, et qu’en sort un minuscule et joli bébé fille, une merveille, un bouton de rose.

La vieille dame arrive au domicile des parents ravis, on croit que c’est pour les félicitations : c’est pour demander le salaire de sa peine, et ce qu’elle exige, c’est ce bébé joli, cette adorable enfant encore au sein, qui émet des pleurs aussi chétifs qu’impérieux.

Elle l’emporte, laissant les parents à leurs lamentations bruyantes et mouillées, elle l’emporte, et la baptise : Raiponce s’appellera l’enfant, Raiponce, c’est-à-dire la version comestible, la version consommable et phonétiquement exacte seulement, d’une réponse à une question posée.

Quelle fut la question ? Il est peut-être trop tôt pour en décider.

Cette marchandise rose et tendre, et ne pesant pas plus qu’un souvenir douloureux, la vieille la boucla à triple tour. Elle l’enferma en haut, plutôt que sous la terre. Car il est des butins qu’inconsciemment on veut arborer.

On la voyait de loin, cette tour sans porte où était enfermée la belle Raiponce (car elle avait grandi, méritant chaque jour un peu plus, au fur et à mesure qu’éclatait sa fraîche beauté, d’être ainsi soustraite aux yeux envieux du monde). On la voyait de loin et surtout, on entendait son admirable voix, les chants mélancoliques avec lesquels elle trompait sa solitude, et qui charmaient à jamais ceux qui passaient trop près. Mais elle était inatteignable, protégée des assauts par une forêt d’épines.

Pourtant un jour, un qui était plus chanceux, plus aventureux, un qui venait de par delà les collines et dont les cheveux sentaient le vent, sentaient la mer, sentaient le sable, un jeune homme comme ça qui fait que les filles recluses à leur fenêtre se lèvent et attendent, le cœur battant : un comme ça arriva au bas de la tour de Raiponce.

Comment entrer, quand il n’y a pas de porte ?

Peut-être était-ce cette question qui attendait, depuis fort longtemps déjà, d’être raipondue. La jeune fille y pourvut, déployant par dessus la fenêtre une chevelure dorée que le manque de coiffeur avait rendu exagérément longue. Lorsque sa natte coula le long du mur, se fut un éblouissement. L’échelle de Jacob n’était pas plus prometteuse. Et là, révélation : Raiponce avait attendu juste suffisamment longtemps pour que ses cheveux atteignent le bas de la Tour. Signe s’il en était besoin que cet étranger qui venait était le bon.

Le jeune homme saisit sa chance, agrippa la natte, et s’en servit comme d’une corde à nœud. Comme elle était touchante, Raiponce, dans cet effort de paraître souriante à celui qui venait à elle, dans cet effort de gommer sur son visage la douleur que faisait le poids du jeune homme suspendu à sa chevelure.

Il arriva enfin à hauteur de visage, ils se plurent mieux encore d’être si près. Toujours suspendu à elle il l’admirait, qui souriait, qui ne savait plus si les larmes qui lui venaient étaient celles de l’affreux délice de ses cheveux tirés, de la joie torturante de ces instants volés.

Ils se revirent tous les jours, cultivant ces conversations douces entre le ciel et la terre, ces colloques d’amoureux ne débouchant jamais que sur des promesses enflammées et de chastes baisers d’adieu. Ils nourrissaient leur amour du périlleux constat de l’impasse toujours rééprouvée.

Fidèle à sa méthode, la vieille laissa faire, attendant qu’ils fussent bien sûrs d’être indispensables l’un à l’autre.

Puis elle vint, pour les surprendre, au moment où le jeune homme montait le long de la natte. D’un coup elle la coupa. Le jeune homme retomba la tête dans les buissons piquants, et se creva les yeux. Raiponce fut chassée, abandonnée dans la forêt d’épines.

C’est à tâtons, guidé par sa voix suave, que l’aveugle amant retrouva sa Raiponce. Il pleura longtemps en sentant sous ses doigts la taille grossière des cheveux, s’arrêtant désormais à la nuque. Il pleura jusqu’au moment où ses mains eurent l’idée de refaire seules le chemin descendant que faisaient autrefois les cheveux sur le corps de Raiponce. A défaut de réponse, on est en droit d'attendre des consolations.

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