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L’âme est thixotrope : sa viscosité se modifie par agitation mécanique. Le constat est simple. Pareil en cela au yaourt brassé, vous n’êtes pas le même homme quand vous faites du jogging. Mais puisqu’on vous fait le crédit d’être un peu plus complexe que le modèle, les réactions sont aussi nuancées que les sollicitations diverses. Or, sans même parler des raisons, les façons d’avoir l’âme agitée sont innombrables.

Les façons romantiques (tourment déployé dans un paysage avec ruines et rochers déchirés) provoquent généralement des troubles connus : l’âme est océan gris venant se briser en vagues furieuses sur les rochers sus décrits.

Les façons slaves (vodka, fatalité et fracas) font que l’âme au matin gît en éclats jetés par dessus l’épaule.

Les antiques rendent l’âme compacte, bloc chauffé au soleil blanc de l’arène, et dont les arêtes tranchantes suffisent à égorger les martyrs.

Les nomades la font crépiter : c’est le seul âtre qui soit, quand on voyage.

Les façons oulipiennes quant à elles mettent l’âme en baballe rebondissant toujours plus haut, après laquelle de petits chiens désespérés jappent toujours plus fort. Caoutchouc nerveux et inatteignable.

Les britanniques la prennent faiblement infusée avec un petit nuage de lait.

Les amoureuses tout simplement font que l’âme fuse.

Mais il y a les prosaïques.

En théorie, rien ne permet de penser qu’il existe de prosaïques façons d’agiter l’âme. Le terre à terre devrait vous laisser de marbre, justement. Pourtant voyez comme vous êtes atteints quand vous êtes sommé(e) de : remplir les feuilles de maladie de la dernière grippe, changer la bombonne de gaz de la cuisine, réparer la pomme de douche de la salle de bain du haut, passer l’aspirateur de fond en comble dans la chambre des petits (acheter tout d’abord des filtres d’aspirateur de la bonne taille, dans un des drugstores de référence du centre-ville), ranger dans des grandes boites de carton les habits d’été de toute la famille, retrouver dans la cave la caisse délaissée des chaussures d’hiver de style encore passable, ne pas oublier d’acheter du liquide vaisselle de parfum pomme, remettre la vis qui tombe incessamment du bouton de porte de la commode du salon, mettre une rustine au pneu avant du vélo du dimanche, rempoter le géranium du troisième balcon de la maison de campagne, payer derechef l’edf du dernier trimestre, penser à la date limite de la déclaration des revenus de l’année dernière, faire le plein d’essence des deux voitures, inscrire les enfants aux activités de vacances du centre aéré du quartier, payer de guerre lasse la redevance audiovisuelle de la nouvelle télévision, racheter un tuyau d’arrosage d’appoint, trouver une cale pour la table de plastique du jardin, mettre le linge sale dans la corbeille, laver le linge, étendre le linge, repasser le linge, plier le linge, trier le linge, ranger le linge, ranger le fer à repasser, quand il est froid, cirer toutes les chaussures de cuir, nettoyer à la gomme les chaussures de daim, éplucher les légumes du jardin, épousseter le canari du voisin, racheter du café de Colombie, et caetera…

Quand s’amoncellent les choses à faire, impérieuses et grasses comme des femmes au harem, criaillant pareil et revendiquant, colère, leur priorité, leur rang, leur droit d’être bien traitées, avouez que votre âme en pâtit. Ces avides odalisques vous tirent chacune à elle, préférant vous avoir en morceau que vous laisser entier à l’une de leurs rivales. Salomon serait pris à son propre piège car aucune n’est bonne mère, et vous auriez tôt fait d’être dispersé, à l’une la tête à l’autre la main droite à une autre le pied gauche et à celle-ci l’oreille. A cette autre encore l’intestin grêle, dont elle fera certainement un très beau sautoir, mais qu’elle n’a pris cependant qu’à contrecoeur, votre estomac ulcéré en joli dentelle ayant déjà été arraché par une main plus leste. Pour celle-ci enfin, timide et pas prétentieuse, mais réclamant son dû malgré tout, votre premier cheveu blanc. Toutes, elles veulent tout de vous, jusqu’à l’ongle du petit orteil : vous devez vous dévouer entièrement aux choses à faire. Et elles sont nombreuses.

Pourtant, dans ce cas des choses à faire, ce cas chaque jour reproduit, le danger le plus grand n’est pas que vous soyez déchiqueté entre toutes ces urgences. De beaux dilemmes, ceux dont s’occupent les oisifs, peuvent produire les mêmes effets. Le danger n’est pas celui-là, mais que vos mots soient écrasés dans cette lutte de chiffonnières, ou bien s’empâtent, gavés comme des marmots replets par ces mégères qui se targuent d’être nourricières, sous prétexte qu’elles ont des mamelles. Dans cette atmosphère moite, le danger est que vos mots soient frappés d’innocuité. Tranquillement transitifs, ils désignent la lessive ou la purée. Parfois ils se désincarnent juste un peu quand même, c’est pour évoquer la Marque : unique champ possible à la floraison d’autre chose qu’un objet. Vos mots-objets et leur tutelles, les Marques, se plantent comme des choux : en rang, au garde à vous, et s’accommodent itou, avec les deux seuls verbes qui servent à tout : Faire et Manger. Faire la lessive, Manger des nouilles, Faire les vitres, Manger du steak, Faire les courses, Manger des bonbons, Faire les gorges de l’Ardèche, Manger du foin, Faire le Vietnam, Bouffer de l’arabe. Pendant ce temps pourtant je pensais au rêve que je faisais de toi, d’un corps où tu t’accomplissais, le mien, tu y pesais de tout ton long, tu ne le pénétrais pas, tu l’imprimais, tes caresses étaient lourdes et tu m’étais présent. Peut-être qu’il faisait chaud, soleil, en tout cas ton corps était beau il est beau je le sais et j’ai aimé qu’il me touche, au cou, au pouls ça palpite, au bout ça s’agite, tu me couches je fais souche sous toi tu m’as pressée, j’étais ton papier, tu m’as coupée. Mais un jour, dit-on, il faut Faire les comptes, car on a Mangé son pain blanc. Et il y a des choses à faire qui attendent leur tour.

Alors la pensée devient lente et hoquète. L’âme thixotrope peu à peu se fige.  Sale lave qui crame sans couler. Et si on allumait la télé.

Pourtant ce n’est pas par mauvaise grâce que votre entourage, qui vous aime, vous dit de bien vouloir vous occuper des choses à faire. Qu’il n’y a pas de temps, pas de temps, pas de temps pour d’autres choses. Et d’ailleurs voyez l’état de votre âme comme elle est épuisée déjà, vous n’allez pas lui en rajouter encore quand même. En effet votre âme est presque solide, visqueuse et grise, à force de lui rajouter sans cesse de la farine c’est normal si ça fait des grumeaux. Donc pas question dit votre entourage de faire autre chose que ce qui est indispensable et déjà si exigeant : Faire son devoir et Manger à sa faim. Pour le reste on verra plus tard quand ce sera plus facile. Ou bien alors si c’est exprès que vous cherchez à faire autrement c’est que vous voulez vous attirer des ennuis. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de soleil cou coupé ?

Pourtant tu sais qu’on ne doit pas aux mots de les laisser comme ça à être utiles à quelque chose, tu sais que les corps sont faits pour se toucher tout nus, et qu’il est possible de continuer à parler la langue des vivants sans devenir fou.

Il nous faut une pensée multipistes, où tu me fais l’amour tout en passant l’aspirateur s’il te plait dans la chambre du fond.

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