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L’œil est une plaie décente, qui ne cicatrise pas et suppure toujours un peu. Pour autant, elle ne fait pas mal et l’on s’en accommode, comme de toutes choses d’ailleurs, mais peut-être un peu plus volontiers. La vision, cet art de remuer le couteau dans la plaie : joie masochiste. Pour cette raison de tout temps les hommes ont cherché le meilleur moyen d'éclairer leur living room.
La baie vitrée a ceci d’incommode qu’elle requiert des soins constants pour conserver sa propriété de transparence et qu’à moins de la commander fumée comme ces vitres de voitures pour magnats, de l’extérieur on vous y voie aussi sûrement que vous y voyez. Conséquence, vous passez votre temps un chiffon à la main et une feuille de vigne sur le sexe : est-ce ainsi que les hommes veulent vivre ?

Imaginez maintenant votre âme. Imaginez-la dans un salon moderne, nue allongée sur le canapé de cuir blanc, contemplant au travers d’une baie le splendide jardin rez-de-chaussée de résidence aux plantes grasses, au gravier de béton. Elle ne voit rien, car elle se prélasse avec mollesse et donc ferme les yeux, en revanche elle est vue. Si ce soir elle sort avec Steeve, tous le sauront, et elle-même gagnera beaucoup d’argent. Confondant la prise de vue et la prise de pouvoir, une foule de voyeurs se massera pour voir ça d’encore plus près. Votre âme, aussi consentante soit-elle, finira par être excédée, et actionnera d’un doigt nerveux l’enrouleur du rideau métallique, pour clôturer hermétiquement l’espace.

Noir absolu. Angoisse. Tâtons. Interrupteur. Fiat Lux : le bonheur des lumières intérieures, qui se suffisent à elles-mêmes. Mais la lumière est crue, même en s’offrant le tamisé des abats jours et des variateurs de lumière (casuistique). La lumière est crue et les ombres définitives : l’âme, même éclairée, s’ennuie vite à mourir quand elle n’a que sa lucidité pour se faire briller.

Il existe une alternative, pourtant. Il s’agit du moucharabieh. Ajouré à l’intérieur, il laisse passer la lumière et les regards centrifuges, pour qui se tient proche de lui. Pour qui est dehors et lointain, selon l’angle du regard qui l’aborde, il offre une opacité de bon aloi : il est de bois. Du monde, le moucharabieh ne laisse filtrer que les rayons : une belle lumière passée au tamis, fine et subtile, qui n’arrache pas aux tissus et à la chair des couleurs trop crues. Et si on s’approche du bord, on peut quand même rester témoin, et regarder le monde comme il va, par les trous les plus gros pratiqués ça et là dans la dentelle de bois.

Votre âme, prenant le frais à l’abri d’un moucharabieh. Comme une femme de prix, elle reste avertie et pudique. Elle repose en pénombre tamisée, elle est le mystère présent et à l’affût. Elle est dedans, mais baignée toujours par la rumeur de la rue. Elle est voyeuse, mais sans ostentation.

Elle sait même se faire si discrète, derrière ce dispositif ajouré, que jamais le passant ne sait définitivement si la maison est ou non occupée.

 

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