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Prenons un chat. Un chat qui soit un chat, ni matou ni persan, un chat tigré à la limite, si on en a un sous la main. Ce chat, caressons-le un peu, derrière les oreilles par exemple, à l’endroit où les puces se rendent inaccessibles. Le duvet blanc des oreilles s’ébouriffe, les paupières se ferment : le chat aime les caresses. Nous aussi, mais ces constats sont sans importance pour la science, donc restons en là.

 Le chat ouvre les yeux quand les caresses cessent. C’est la première étape, certainement, de sa désillusion.

D’une main nous tenons toujours le chat, par la peau du cou même où l’instant d’avant nous le grattions avec la bienveillance confraternelle de qui sait ce qu’endurer des démangeaisons veut dire, d’une main, donc, disons la gauche, nous le tenons, tandis que de la droite nous attrapons le carton d’épicerie, 55/50/40cm que nous avons réclamé ce matin à notre supérette de quartier, sous prétexte de déménagement d’un carton de livres.

En fait de livre, c’est le chat que nous allons mettre dans le carton.Certains objecteront qu’il existe sur le marché des litières tout à fait adaptées, alors pourquoi ce carton ? Nous rétorquerons à ceux-là, hommes pragmatiques, donc hommes de peu, à qui il faut répondre avec des arguments qu’ils puissent entendre, que le carton d’épicerie est à la litière classique ce que le lit breton est au tatami, et qu’il faut, pour les grandes choses, une intimité, c’est à dire un toit, des murs, et des volets clos. Nous savons bien sûr combien l’argument est spécieux, puisque l’amour par exemple, qui est une grande chose, personne le conteste, se pratique très bien à ciel ouvert, mais n’anticipons pas.

Notre chat est maintenant placé au fond du carton, et semble s’en accommoder. Placidement, il se nettoie la patte gauche, ce qui prouve, autant qu’on puisse se livrer à des interprétations, qu’il n’éprouve ni anxiété ni désespoir. Et c’est bien ainsi. Nous sommes en présence, les mathématiciens le diraient certainement, des premiers éléments d’une fonction. Nous disposons tout d’abord d’une variable x, qui a pris dans notre cas la valeur de ce chat là, ce chat tigré pas vraiment petit ni gros, ce chat de gouttière un peu pouilleux, mais qui aurait très bien pu être aussi, si nous n’avions pas peur des remontrances, le chat gris de notre voisine. Nous disposons également de parenthèses, ici le carton. A quoi servent des parenthèses ? Non pas bien sûr à créer l’intimité, car l’intimité, nous l’avons dit, se fout de l’obscur, mais à aménager l’espace mental suffisant pour que vienne s’opérer à cet endroit là, et sans brouillage possible, sans interférence, le juste événement, fruit de la rencontre entre une variable et un opérateur donné. La parenthèse, ici notre carton à peine assez grand, joue donc le rôle de chambre stérile.

Il nous reste donc à placer l’opérateur, dont nous attendons qu’il agisse sur la variable chat ainsi isolée du monde. L’expérience classique préconise comme opérateur le cyanure. Mais la strychnine ou l’arsenic feraient très bien l’affaire, sans doute. 

Nous versons donc dans une soucoupe en porcelaine la dose nécessaire pour achever un bœuf, nous mettant en cela dans le même état d’esprit que celui du voleur d’œuf, et le fait que le chat soit un mammifère est ici indifférent.

Une fois ces précautions prises, nous déposons, sans la renverser, la soucoupe remplie dans le coin gauche du carton.

Et nous refermons le carton.

Une question dès lors nous taraude : c’est de savoir si le petit chat est mort. 

Aucun moyen d’avoir la réponse avant d’ouvrir la boite.
La réponse est indécidable.

Un remords cependant : admettons que l’idée de prendre un carton n’était pas la bonne finalement, car l’on guette alors la tache de sang et d’humeurs qui pourrait sourdre, comme un indice, du précaire emballage. Pour proscrire l’effet buvard, convenons que notre boite est vraiment hermétique, contre toute attente.

La question existe plus que tout désormais, et cette situation délicieusement ambiguë tire sur nos nerfs, d’autant plus qu’elle se renouvelle indéfiniment :

-          En cet instant, le chat est-il vivant ou bien mort ?

-          Et en cet instant, le chat est-il vivant ou bien mort ? 

Attention, c’est une question qui peut tuer les impatients. On en a déjà vu se languir devant des boites muettes au point d’oublier tout, et jusqu’au sens du devoir. C’est là que la théorie vient au secours des plus faibles, c’est-à-dire de ceux qui meurent, non point tant de ne pas savoir, que du dilemme attaché au fait de savoir, au fait d’ouvrir la boite.

Car si l’on ouvre, les jeux sont faits. Si le chat est vivant, en effet, c’est qu’il ne s’est rien passé, ce qui en soit est intolérable à quiconque a un tant soit peu le sens du tragique. Si le chat est mort, au contraire, c’est qu’il ne se passera plus rien, et on regrette alors amèrement d’avoir enfermé ce chat, qu’on aurait très bien pu continuer à caresser derrière les oreilles, et peut-être même sur le ventre.
La Théorie arrive alors, qui permet de sortir du dilemme magistralement : en le consacrant. Voici ce qu’elle propose :

Tant que la boite est fermée,

le chat est à la fois vivant et mort.

 

Vivant et mort, à chaque instant, non pas vivant et virtuellement mort car trop proche du danger, mais bien vivant et mort à la fois, to be and not to be, dans l’éternité des clôtures,qui sont des tombes mais aussi des ventres de mère (mais pas des lits bretons, par pitié). Le principe, ici, permet de rester sur l’événement en ignorant ses conséquences, de rester à la pointe aiguisée de l’acte, au moment ultime, suprême, où la langue du chat lape la soucoupe vénéneuse.

Au moment de la déclaration.

 

Regardons les choses en face. Autrement dit, soyons les chiens de faïence de nos fantasmes. Une fois le contexte retiré (la marque de produits de vaisselle imprimée sur le carton, la firme à laquelle appartient la supérette, la boite de ronron que l’on a pris soin de donner au chat quelques heures avant son supplice, la façon dont le matin même nous avons regardé par la fenêtre en pensant qu’il faisait certainement trop beau pour mourir, etc… ), il apparaît clairement que la source de cette histoire de chat est une préoccupation strictement mathématique. Elle décrit comment, à l’intérieur de parenthèses, faire osciller une variable entre plusieurs états. Etre dans plusieurs états dans le même instant : l’idée est belle, mais est-elle utile ? Autrement dit, peut-elle devenir un principe de conduite pour d’autres êtres que les chats abandonnés et les particules élémentaires ?

Nous devons analyser la proposition malhonnête que nous fait cette théorie. Que propose t-elle au juste ? Nous l’avons dit déjà, nous n’osons y croire : d’être dans tous ses états, et que cela soit possible.

De s’asseoir sur des charbons ardents en même temps que dans un bain de lait d’ânesse.

De subir les assauts de l’amoureux laboureur en même temps que de relire les devoirs du second.

De commettre un meurtre avec la même petite peur futile d’être découvert que celle qu’on éprouve lorsqu’on met son doigt dans son nez, mais sans plus de conséquences, puisqu’en même temps nous sommes à la mercerie occupé à assortir les boutons d’une vieille vareuse.

D’en même temps rire et pleurer, comme sous l’effet d’une grande chatouille.

D’être malheureux et en même temps complaisant.

D’être découvert à l’aube nu et dormant dans un jardin…

 

(A ce propos, nous savons qu’il est des phrases feuilletées comme un long désir de cacher le beurre pour mieux le goûter, et d’autres, au contraire, qui se comportent comme un envol, c’est-à-dire que la fin n’est plus sur terre. Mais parce que nous sommes toujours notre meilleur et seul berger, revenons à nos moutons, épars comme nos pensées les plus volatiles, et pourtant comme elles prêts à se précipiter ensemble, tous, dans le gouffre le plus noir, comme ça, par obéissance étourdie, sous prétexte qu’une phrase n’est pas finie.)

 

Voilà ce que déploie la théorie quand elle rôde dans les champs mal accotés des sciences molles,  dites “ de l’Homme ” : les charmes d’un remède, qui soit le secours des adultères et des psychotiques, les uns perdant en culpabilité ce que les autres gagnent en cohérence. Les consuméristes, quant à eux, récupérant le sourire de la crémière. Et nous y croyons. Car, petits, bien sûr, nous aimions les caissons de magicien qui permettent de couper les gens en deux, mais pas pour toujours ; nous aimions les chapeaux profonds comme les gorges des putains, du fond desquels roucoulaient de graciles tourterelles. De là certainement vient la confusion dans laquelle nous met cette histoire de carton : nous comprenons, trop vite, et mal, bien sûr, qu’elle n’est qu’un avatar pour adultes de la boite à possibles des magiciens d’antan.

C’est une erreur, bien sûr.

Si, tant qu’il est dans sa boite, l’état du chat vivant-mort-vivant, scintille ainsi indéfiniment comme un grain de mica sous le soleil de midi, il n’empêche que la fonction de Schrödinger est irréversible. Une fois la boite ouverte, un chat mort est un chat mort. Imaginons la consternation qui règnerait dans les salles de spectacle si l’histrion lamentable extirpait de sa caisse un tronc sanguinolent d’une part, une paire de jambes même joliment fuselées d’autre part. Ce serait un fiasco.

Il faut donc, soupirons nous, se résigner à confiner son chat, si on le veut palpitant. C’est d’ailleurs ce que certains nomment la pudeur. Nous achetons alors, au rayon coupons de la mercerie où nous avions trouvé pour notre vareuse ces si beaux boutons à ancres dorées, un tissu provençal doté de ce qu’il faut de branches d’olivier, ou mieux encore, un petit coton damassé tout simple. Ainsi recouvert, notre carton aura très belle allure de table basse pour intérieur modeste ; on y déposera cendrier revues et digestifs, on pourra s’y cogner le tibia sans dommage, ce qui n’est pas le cas de toutes les tables basses. Un débat peut s’ouvrir ici pour décider si de ce nouveau statut le chat doit conclure à la déchéance, au cantonnement dans un vil rôle utilitaire, ou bien au contraire à la consécration en tant que bibelot occulte (et chacun sait qu’occulte est bien loin d’aboli). De nombreuses femmes l’ont appris : en la matière, tout dépend bien sûr de la qualité du tissu. Et d’ailleurs nous ne faisons pas de politique.  Quoiqu’il en soit, tel est le prix qu’on paie à n’être à chaque instant ni autre ni même : celui du rideau.

Mais alors, qu’advient-il du chat ainsi enfermé toute sa vie ? Ou toute sa mort, d’ailleurs ? Que peut-on dire d’autre de ce chat, mis à part le fait singulier qu’il est mort et vivant ? Et que dit-on d’ailleurs des êtres quand on ne dit ni leur naissance ni leur trépas ? On dit leur mal de hanche, leur petit ennui fiscal, le mariage de leur fille, leur récente acquisition d’une maison pour l’été, leur première dent, leur premier cheveu blanc. On dit leur croissance, et puis leurs rides. On ne dit rien d’autre. A part, de temps en temps, les fugues. Mais ça ne dure pas.

 

Les seules fugues qui durent ne sont pas à ciel ouvert. Elles mettent aux prises, éternellement, le chat et son danger. Mais il n’y a rien à en dire. Car un chat quantique ne vieillit pas hélas, dût-il rester mille ans dans sa boite. Le temps lui est si étranger, tout absorbé qu’il est à occuper deux présents inconciliables, qu’il ignore la succession des jours.

Ainsi sommes-nous, rêvant d’univers multiples. Et ainsi serons-nous si nous restons dans la boite, momifiés dans l’excès, gardés pour toujours aveugles au voile de la nuit qui tombe. Nous ne verrons pas nos enfants grandir.

 

Mais si nous ouvrons, nous mourons.

Il faut bien, pourtant, qu’une boite soit ouverte ou fermée.

 

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