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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 22:12

Je me doutais bien que les mains du matin étaient plus rétives. Portées vers leur but, vers leur utilité. Je n'avais tenté que le soir, quand les gens rentrent chez eux, que le métro est un temps de décompression, pas de mise en condition. Ce matin j'ai essayé pour voir, mais rien. Première tentative, des mains mates et trappues, d'un monsieur de presque soixante je dirais. Il n'avait rien contre mais pas d'enthousiasme non plus, et surtout pas de temps, il descendait à la prochaine station. Deuxième métro : la femme en face de moi lisait, très concentrée : règle de ne jamais interrompre une conversation. Le matin il y a beaucoup moins de disponibilité dans l'air du métro. Un peu de crispation aussi : les visages ne sont pas abstraits, ils sont fermés, tout simplement. 
La fatigue du soir est  bonne conseillère d'abandon, d'où peut débuter les rencontres.  Et en même temps : règle de ne jamais abuser de l'abandon des gens, de ne pas leur forcer la main. On peut si facilement dire oui quand on ne sait pas (plus) dire non.
J'ai repensé à notre conversation de la veille, quand les enfants étaient couchés, et qu'on se demandait pour plus tard, comme les aider à continuer d'avoir toujours un a priori de confiance dans la rencontre, sans être vulnérables. Qu'une des choses qu'il était possible de leur apprendre, c'était de savoir reconnaître, et refuser, la monnaie de singe : celle qui
rétribue à côté de l'attente, celle qui dévalorise (la vraie monnaie en euros étant bien plus souvent qu'à son tour une monnaie de singe, de ce point de vue).
Je ne suis pas allée au bout de ce qu'il y avait à penser sur cette question du don, de l'abandon, de la manière d'avoir confiance dans l'attente des autres, et de ne pas imposer la sienne propre.
Simplement, je n'ai pas pris de photo.

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 10:59
Me demande parfois si je ne serais pas un peu comme le petit chien dans Sailor et Lula : basset à courtes pattes grandes oreilles, profite du braquage sanguinolent pour filer en douce avec la main arrachée du caissier dans la gueule.
Toujours besoin d'un os à ronger.
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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 23:14
C'est plus difficile quand on connait les gens. Du moins quand on les connait un peu mais pas tant que ça. Il se trouve qu'on prenait le métro ensemble, à plusieurs, et que j'étais en face de lui. Comme un automatisme, je lui ai dit, tu sais, normalement, la personne qui est en face de moi je lui demande la photo de ses mains.
Il a eu une moue.
Peut-être, c'était une première réaction dubitative et cherchant à se faire convaincre. Mais peut-être, c'était un refus catégorique.

Je n'ai pas insisté.

Tout de suite après je m'en suis mordue les doigts, si je puis dire, mais c'était trop tard. La conversation du groupe avait repris, et moi je suis restée un peu flottante avec mon regret de mains.
Ma demande n'était pas une demande. C'était le rappel d'une règle à moi seule fixée, j'aurais aimé qu'il ait la complaisance de la croire universelle et kantienne. Mais non, il a eu une moue.
Avec l'interprétation possible, qu'elle soit un refus catégorique.
C'est que je perçois chez lui, comme une capacité exceptionnelle au retrait. Pas dans le sens, battre en retraite, ni faire retraite, encore moins prendre sa retraite. Plutôt un retrait, comme les solides qui se condensent. Comme les astres qui rayonnent très loin, puis se rétractent en eux-mêmes, géante rouge, naine blanche, géante rouge, naine blanche. La condensation, le retrait, étant le moment de la plus grande puissance.

Mon abandon, c'était peut-être ça : une intimidation devant cette forme là de charisme. Ou bien, je venais de faire l'expérience que bizarrement les mains sont des objets flottants sur la ligne d'initimité. 

Entre deux personnes qui ne se connaissent pas : mains publiques et anonymes, mains pour faire et pour voir.
Entre deux personnes qui se connaissent vraiment :  mains familières, mains pour toucher.
Entre deux personnes qui se connaissent, mais pas trop, mais pas tant que ça : mains pudiques, mains pour cacher.  

C'est une question de milieu, de salinité de l'ambiance, quelque chose comme ça : ça émerge, ça tombe, ou ça flotte. 
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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 22:52

Il accepte volontiers, me demande comment je veux les photographier. Je suis comme tout le monde, j'aime bien m'accrocher à ce qui se voit, je demande si on peut voir sa montre. Je demande ce qu'elle représente pour lui, il me donne sa marque, que j'oublie. Il me dit qu'il trouve que les grosses montres vont bien avec ses mains. Il a aussi des lunettes à grosses montures.
Son amie lui dit qu'il a des mains de filles, des mains douces.
Mon projet, il le trouve bien. Qu'il y a des tas de gens qui font des blogs sur des tas de sujets, des blogs de mains, des blogs de pieds, chacun sa passion.
(J'ai envie de lui dire que je ne suis pas une passionnée, du moins pas dans ce sens, mais je ne le dis pas. J'ai peur de ruiner la conversation. Je pense à ma hantise des collectionneurs, à ce jour où une amie m'avait emmenée chez elle, chez ces parents, et que l'appartement entier était saturé de collections, collection de fers à repasser anciens, collection de cartes postales, collection de mèches de cheveux d'enfants, collection de bijoux, collection d'images du maréchal Pétain, collections de tout, c'était irrespirable)
Il me dit que je devrais aller sur skyblog, que c'est très fréquenté. Quand il se rend compte que je ne connais pas skyblog, il a l'air un peu consterné. Il me conseille, là dessus nous tombons d'accord, de modérer les commentaires.
Le métro arrive, nous descendons à la même station, nous remontons l'escalator ensemble, je lui dis, je ne vous promets pas que ce sera mis en ligne tout de suite, je m'occupe de mon blog quand je n'ai vraiment plus rien d'autre à faire. Il me dit, ne vous inquiétez pas, moi vous savez je fais ça pour vous rendre service.
L'escalator arrive à bon port, nous échangeons nos prénoms, et une poignée de mains, il me dit, ravi de vous avoir rencontrée, je dis moi aussi.
Nous échangeons des mots de politesse, et ce ne sont pas des vains mots.



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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 22:38
Je l'ai dit : il y a à mon doigt une bague absente.
La bague d'une absente, celle de ma grand-mère.
Il se trouve qu'on vient de m'en donner une autre, pas pour remplacer, non. C'est la bague d'une autre absente, dont on ne parle pas souvent, presque pas, que je n'ai jamais connue, et à laquelle je pense souvent, cherchant, dans les expressions de celui avec qui je vis, dans celles des enfants que nous avons faits ensemble, des réminiscences de ce visage disparu.
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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 22:20
Elle est jolie et néerlandaise. Elle porte deux bagues, l'une venant de Budapest, l'autre de sa mère. Elle les aime l'une et l'autre et a conscience d'avoir les doigts très fins. Elle tient un blog, dont elle ne m'a pas laissé l'adresse : je ne l'ai pas demandée, ne parlant pas le néerlandais. Et puis c'est surtout pour elle un outil de correspondance, pour ses proches, pour la suivre dans son voyage à Paris.
Elle est là pour six mois. Elle étudie la linguistique et l'ancien français. Je lui ai parlé de
Bastard Battle, pour la linguistique, et pour l'ancien français.
Et puis surtout, ce que je n'ai pas dit, pour ce qui s'y déploie, entre des étrangers parfois venus de très loin, de fraternité sans mièvrerie, alors que ces gens n'ont rien d'autre à voir ensemble que l'envie d'en découdre, car les armées du Bâtard approchent.
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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 21:33
On croit toujours qu'on peut laisser des empreintes claires, délimitées. La preuve que non : l'élan de la marche fait que nous projettons beaucoup de matière au devant de nos pas, que nous laissons beaucoup de regrets derrière, du moins des souvenirs.
Parmi les souvenirs que je n'avais pas mais qui m'ont tout de même précédée, ce travail de Luc Delahaye, ancien reporter de guerre, qui fit ces photographies de visages dans le métro (Merci à Xavier Schwebel de cette découverte). Des photographies prises à l'insu des voyageurs, des voyageurs statufiés dans leurs pensées, leur fatigue. J'ai retrouvé l'absence à soi-même des gisants : des corps inhabités, seulement transportés.
L'écart entre deux démarches, et comment leurs traces se rejoignent d'une façon que le hasard s'empresse de justifier : car dans ces deux approches du visages de l'autre, bien sûr, on pourrait dire que l'une est clairement photographique et l'autre ne l'est pas (c'est à peine si je sais appuyer sur le bouton qui déclenche). Mais il y a surtout deux arts du modelage : d'un côté, constitution d'un masque mortuaire à même la face de l'autre, de l'autre, appréhension du visage non par ce qui est visible en lui mais par ce qui en permanence le touche : des mains, des mots.
A chaque fois des empreintes où recueillir l'absence.
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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 21:21
C'est ainsi qu'ils étaient, dans la pénombre, leur mains étaient jointes, leurs pensées intérieures. Ces passagers là, va savoir pourquoi, j'ai osé les photographier au plus près, j'ai contemplé leur visage, en pensant à ceux du métro dont je ne photographie que les mains, en pensant aussi à cette phrase de mon fils, dite un peu plus tôt dans la journée : "tu sais, il y a des jours, j'ai du mal à me désendormir."

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31 janvier 2009 6 31 /01 /janvier /2009 14:30

Je me suis assise avant eux mais ils discutaient déjà. Je ne pouvais quand même pas couper leur conversation. Alors j'ai sorti quelque chose à lire, c'était un texte de François Rosset, Ne rien pouvant, ne rien voulant, ce qui n'était pas mon cas. Je me sentais un peu prédateur, attendant mon heure.
Puis, il y a eu un blanc dans leur conversation, alors j'ai demandé ses mains à lui, puisqu'il était en face.
La chose la plus importante qu'il avait à m'en dire, c'était que la douleur de sa bosse d'écolier ne passait pas. Depuis tout ce temps ça ne passait pas, car même s'il est jeune encore il ne va plus à l'école depuis longtemps. Le petit durillon, il le porte sur la dernière phalange de l'annulaire, et non sur celle du majeur. Je revois dans mes propres souvenirs d'écolière ces quelques mains qui me semblaient maladroites à ne pas tenir leur stylo comme on nous l'apprenait.
J'ai eu l'impression un moment de tenir une petite consultation, à entendre le compte rendu de cette douleur tenace.
A part ça, sa ligne de vie est démesurée, une vraie liane prête à faire le tour de la main si on la laissait faire.

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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 21:42
Les règlements sont faits pour en subir : j'ai pris cette photographie ce midi dans un café, pas dans un métro. J'ai pris les mains non pas d'une inconnue, mais d'une amie.
"Regarde, quand je tends les mains j'ai le bout des doigts courbé vers le haut, c'est horrible. C'est de plus en plus marqué". Moi je trouve plutôt que cette petite inversion de l'orientation naturelle des phalanges lui donne un petit air de danseuse balinaise.
Mon amie a regardé la photo, dans un rire elle m'a dit, je ne sais pas pourquoi je les ai mises comme ça en prière, je ne sais pas après quoi je supplie.
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