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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 19:52

poupée étranglée 

Ecrire : chercher la figure juste.  La plus vite trouvée : un visage. Un visage est toujours une figure juste.  Miroir de l’âme, peut-être pas, mais au moins configuration efficace de traits. Ensemble ils disent quelque chose. Ensemble, les traits du visage non seulement disent, mais contredisent, et toujours justement. L’écriture cherche la même chose que ce que chaque visage donne : une configuration agissante de signes.

Donc l’écriture se peuple de visages : manière d’approcher cette capacité à rassembler en si peu d’espace autant d’émotion.

Voilà pourquoi nous inventons des personnages. Nous cherchons à dessiner des visages aussi agissants que les vrais. Nous cherchons la figure juste. Evidemment ce n’est pas gagné. Le visage du personnage d’écriture manque de traits, ou en a trop. On lui fait des yeux plus grands que nature, pour trouver un réceptacle à sa propre soif des choses. Ou pour y déverser son propre effroi. On exagère, souvent. Faisant cela on empêche le personnage, on le restreint dans sa capacité de rétractation. Voilà ce qui est difficile : comment ne pas figer le visage du personnage en un sourire béat, ou bien dans l’affliction éternelle d’une bouche déçue ? Comment rendre le visage infidèle, pour qu’il soit juste ?

On se retrouve souvent avec, sur les bras, une poupée, parfois pas trop mal faite, et on se prend au jeu de la bercer, la cajoler, la baigner, y compris de larmes, l’habiller, y compris de promesses. Mais au bout d’un temps, on guette quelque chose d’elle, qui tarde à venir.  Elle nous gratifie toujours de cette présence morne et constante, de cette résistance de l’objet. Et c’est ce qu’on lui reproche. On regrette ce que dans les vrais visages on désespère de saisir un jour ; cet ondoiement constant, cette présence qui se dérobe toujours.

On est pris parfois, c’est regrettable, de cette fureur impuissante de l’enfant face au jouet trop docile. Et c’est à ce moment précis que le personnage appelle le lecteur à l’aide.

 

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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 20:12

bodyscan 
On se demande bien pourquoi Nathalie Pages prendrait l'avion. Mais, peut-être, enhardie par son récent salaire, projette t-elle un voyage pour l'été en Italie.
Elle devra couvrir ses épaules à l'entrée des basiliques romaines. Mais à l'aéroport, peut-être lui demandera t-on, dans la grammaire universelle des injonctions contradictoires, qui est loin d'être une idiosyncrasie italienne,  de se dénuder entièrement.
Sous les portiques d'aéroport, on ne fait pas pousser de glycine. Sous les portiques d'aéroport, la nudité n'est pas le signe d'un embarquement immédiat vers des envols délicieux. Plutôt la menace de rester au sol à tout jamais.
La nudité des aéroports est une image de plus, une image médiatisée, une image par truchement. La nudité n'est plus l'approche. La nudité sert le soupçon. Car sous la peau scannée peut-être se cachent encore d'autres armes? Sous la boite cranienne peut-être se cachent encore d'autres noires préméditations?
Quels autres examens invasifs devra subir Nathalie dans quelques mois, dans quelques années, sous les portiques d'aéroport?

99,9% des passagers sont d'honnêtes gens", dit le Président de l'autorité italienne pour le transport aérien, "mais nous devons tous les contrôler avec le même soin "(Le Monde du 1er janvier).
Rien ne permet de penser que Nathalie fait partie des 0,1% restant. Rien. Et pourtant, en elle, quelque chose s'apprête à exploser. Sa pudeur? Ou bien sa colère?

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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 20:46

puzzled 
Fin de l'année, l'heure des bilans. Nathalie marche dans la rue et ses pensées s'organisent en deux catégories : les choses faites, les choses à faire pour l'année prochaine). Elle pense à cela pour se rassembler un peu (étrange comme pour se rassembler, on éprouve le besoin de dissocier tout d'abord l'être et le faire, puis de trier dans le faire, selon le mode possible de conjugaison : participe passé ou impératif).
Elle pense à cela et ressent comme chaque année l'immense poids de l'impératif encore à venir. L'impératif à venir, comme dernier colmatage possible contre le sentiment d'érosion que provoque les choses non abouties.
Nathalie marche dans la rue et voit sur le sol mouillé un puzzle éparpillé. Elle trouve que cela ressemble à sa vie : des petits bouts épars dont elle voudrait penser qu'une cohésion finale a été prévue, mais c'est comme si ce dessein initial était définitivement perdu.
Ne restent que des fragments, des morceaux de ciel qui pourraient s'emboiter peut-être encore, des morceaux de sens.
Ainsi va Nathalie en cette fin d'année. Sur le sol mouillé elle marche, elle sait qu'elle n'atteindra pas l'exhaustivité. Quelques articles courts pour décrire toute une vie, c'est bien peu. Quelques graphiques pour dessiner une figure humaine. Et le temps qui manque, toujours, pour façonner les cohésions.
On peut la regarder marcher encore dans cette rue froide, s'éloigner. On verra bien si elle s'y retrouve un jour, dans cette rue ou sur ces pages, pour tenter de raccorder un morceau d'elle-même à ceux déjà publiés.

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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 21:50

SolemnWishesPSV-EN-Cpoints de vie

C'est la première année où la fiction du Père Noël n'a plus lieu d'être maintenue dans le foyer de Nathalie : enfants trop grands. En revanche, tout le monde à la maison réclame que la fiction des cadeaux tombant du ciel soit maintenue à un niveau au moins équivalent à celui de l'an passé. Il faut donc faire avec la double contraction du budget et des croyances.
Ce que les enfants réclament : des jeux vidéos. De ceux qui racontent des histoires qui évoluent avec les boutons poussoirs des manettes. De ceux qui font qu'on maîtrise à bout de doigts le destin d'un personnage. On fait telle action, le personnage perd 50 points de vie. On fait telle autre, il en gagne 20.
Nathalie aussi parfois se sent agie comme cela, par la pression d'un bouton pressoir externe, parfois trop lourd, parfois maladroit, parfois chanceux.
Elle se dit cela et puis l'instant d'après hausse les épaules : ce serait un drôle de joueur, moins crédible que le Père Noël, celui qui lui ferait cette vie là. Une vie comme une fiction sans rêverie. Une guerre sans explosion et sans héros.


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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 13:30


empreinte écologique nathalie

                               Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
                                                                                           André Breton, Clair de Terre

A Copenhague, Nathalie Pages n'ira pas, pas plus qu'au bois d'ailleurs, là où elle va les lauriers sont coupés depuis longtemps, dans une Défense minérale.
Mais elle s'inquiète à l'unisson, pour la terre, comme pour un enfant de famille qui ne serait pas bien portant, comme pour un aïeul qui n'en aurait plus pour longtemps. Elle s'inquiète, elle se dit qu'elle est prête, peut-être, sans doute, à changer des choses ; elle n'achète plus de tomates en hiver.
2,33 terres nécessaires si tout le monde vivait comme elle, c'est moins que la moyenne des européens, beaucoup moins que la moyenne des américains.
Elle ne pensait pas pourtant, laisser une si grande empreinte derrière elle.

Image fabriquée à partir des données de consommation de Nathalie Pages, sur un site où l'on peut calculer son
empreinte écologique.
 

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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 13:01


Elle doit prendre le RER tous les matins.
Dans le long couloir de correspondance, ses pas la portent et sa pensée s'envole. Son regard frôle les affiches publicitaires, se lasse, revient sur les visages croisés. Tous différents, pourtant tous comme déjà vus.
Mais ce déjà vu n'est pas une lassitude de plus : c'est l'étonnement, plutôt, de reconnaître toujours dans le visage inconnu une familiarité qui dément l'anonymat.

Elle compte : dans ce long couloir de correspondance, en moins d'une minute plus de deux cent visages croisés. Deux cent corps marchant vers elle dans un flux incessant, la dépassant. Deux cent vies frôlées. Elle n'avait jamais senti cela, cette présence commune.  
Elle imagine les trajets des uns et des autres, jusqu'à leur travail, jusqu'à leur journée. Elle rêve à la dissémination.





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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 00:18


Cet épisode de la vie de Nathalie est rédigé par l'indispensable Scriptopolis, retrouvé ici par le jeu des vases communicants, initié par François Bon, animé par Jérôme Denis et Pierre Ménard.


Voilà plusieurs jours que Nathalie se rend chez Oracle. Ses pas sur l'esplanade accompagnent désormais les autres sans encombre. Elle n'a plus besoin de scruter le ciel pour se diriger. Ça n'a pas pris longtemps, les plis sont faits. Son corps, véhicule apaisé, se porte aisément jusqu'à l'entrée de la tour. Présentation du badge, traversée du grand hall, puis l'un des ascenseurs. L'attention qu'elle ne porte déjà plus à ce qui l'entoure lui offre une certaine liberté. Elle trouve un vrai plaisir à cette fluidité.

Mais lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrent et qu'elle en sort ce matin, prête à saluer l'un de ses nouveaux collègues, la petite musique de son trajet matinal s'arrête net. Le couloir qui lui fait face est désert, irradiant un silence mat dont elle met quelques minutes à prendre la mesure, immobile. Elle ne peut s'empêcher d'avancer, malgré un petit pincement au ventre. À moitié amusée, à moitié inquiète, elle s'attend presque à voir le tricycle du petit garçon de Shining débouler derrière elle. Une à une, elle observe les portes des bureaux. A la cinquième elle remarque l'étiquette dont elles sont toutes pourvues. Une étiquette blanche, sans nom ni numéro. Le pincement se propage vite à tout le corps, devenant démangeaison dans le dos, irritation sous les talons.

À la huitième porte, perdue, elle tente quelque chose. Saisit la poignée et pénètre dans la pièce, sans brusquerie ni timidité, d'un geste qu'elle veut le plus naturel possible. Elle sait bien que ce qu'elle voit alors n'est pas digne de l'effroi qu'elle ressent. Évidemment. Mais quelque chose dans ces feuilles vierges trop grandes posées sur la table de réunion suffit à l'emporter dans une panique qui la fait courir jusqu'à l'ascenseur et appuyer frénétiquement, une fois les portes ouvertes, sur le bouton de l'étage où se trouve son bureau.

Un peu plus tard, elle essaiera de repenser à ce qui s'est passé. C'est moins l'existence du couloir abandonné qu'elle cherchera à expliquer que l'état dans lequel il l'a projetée. Et chaque fois elle butera sur la même chose : l'agraphie des lieux qu'elle a traversés, persuadée d'avoir côtoyé quelques instants de véritables bureaux fantômes. 

Participants à vases communicants :  plus Bridgetoun qui a l'élégance d'en faire l'inventaire aussi.

Le tiers livre (François Bon) et Liminaire (Pierre Ménard) ; L'Employée aux écritures (Martine Sonnet) et Pendant le week-end (Mélico, Pierre Cohen-Hadria) ; Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et A chat perché (Michel Brosseau) ; LKM - Tout est fiction (Leroy K. May) et Chroniques d'une avatar (Marie-Hélène Voyer) ; etc-iste (Thomas Vinau) et La Méduse et le Renard ; Robinson en ville et Le fourbi élastique (Danièle Momont) ; Petite Racine (Cécile Portier) et Scriptopolis (Jérôme Denis) L'Exil des Mots (Bertrand Redonnet) et Juliette Mézenc ; Lignes de vie (Juliette Zara) et Enfantissages ; Humeur noire (Lephauste) et Biffures chroniques (Anna de Sandre) ; Terres... (Daniel Bourrion) et Soubresauts (Olivier Guéry), Fenêtres open space (Anne Savelli) & Tentatives (Christine Jeanney)...

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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 19:38



Premier jour d'Oracle pour Nathalie.
Cette impression d'être prise dans un flux en sortant de la station RER. Chaque minute aux heures de pointe, une giclée d'hommes et de femmes sort, envahissant les ventricules de l'esplanade minérale. La difficulté de trouver des répères au niveau du sol. Au niveau du sol, ce sont seulement des pas pressés les uns derrière les autres. Il faut lever le nez, dans le ciel froid regarder, et reconnaître les deux grandes tours jumelles de Coeur Défense.
Coeur Défense, le siège d'Oracle, le siège de bien d'autres entreprises. Comme notre coeur à nous, siège de nombreuses émotions.
Coeur Défense, l'endroit de tous les records, 182 000 m² dont 159 000 de bureaux, le plus grand ensemble de bureaux d'Europe, le plus cher, acquis en 2007 par Lehman Brothers au prix de 2,11 milliards d'euros, et aujourd'hui en ...sursis de vente jusqu'en 2014, car ce n'est plus si facile.
Les records aujourd'hui sont négatifs, et ne griffent plus le ciel.

Nathalie pourtant s'élève, dans l'ascenseur de Coeur Défense : un sang neuf.
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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 11:10





Quand les faits tardent à venir d'eux-mêmes, quand la réalité se brouille, quand le geste du héros est englué dans des logiques extérieures à son propre mouvement, contradictoires et illisibles, il n'y a qu'une solution : s'en remettre aux Pythies.
C'est ainsi qu'à chercher l'oracle on le trouve, forcément, et que Nathalie vient d'être embauchée en mission de remplacement dans le temple du n°1 mondial des solutions logicielles pour l'entreprise.
La spécialité d'ORACLE est connue : les systèmes de gestion de bases de données relationnelles. Nathalie se retrouve au coeur même de ce qui chaque jour la produit, la configure : le stockage de données, leur mise en relation, leur mise en forme, leur mise en discours, leur mise en réalité.
C'est le bon moment pour aller voir l'intérieur d'ORACLE : l'énorme s'apprête à avaler SUN, éditeur notamment d'un logiciel en source libre, MySQL, que d'aucuns pensent du coup menacé dans son existence.
Un géant de la prédication propriétaire soupçonné de vouloir éteindre les lumières faiblissantes d'un petit soleil autonome et ouvert : cela est terriblement romanesque, cela ressemble à s'y méprendre à une métaphore du combat jamais perdu d'avance entre le discours dominant et objectif des données et l'écriture inquiète des questions.


Graphique : cours à moyen terme de l'action ORACLE, source zonebourse.com

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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 22:08


Des offres dont elle a eu connaissance,  Nathalie a éliminé celles qui présentaient un risque d'éloignement géographique, professionnel ou... éthique (car il aurait fallu lâcher, disons, du lest, sur certaines de ses convictions). Celle qui lui semblait la plus sérieuse, la moins risquée, était ainsi libellée :

"poste de secrétaire comptable à pourvoir immédiatement (payes, liasses fiscales, déclarations des données sociales, etc...), petit secrétariat (facilité rédactionnelle serait un plus) maîtrise ms office, 35h/hebdo, ticket restaurant, 1400 euros brut/mois. Basé à Paris 19° (métro Corentin Cariou, immeuble Club Méditerranée). "

Elle s'est donc présentée au rendez-vous fixé par l'annonce, aujourd'hui même.
Naïvement elle pensait que c'était pour le Club Med, elle rêvait déjà à des facilités accordées aux employés pour des séjours en période creuse.
Mais arrivée dans leurs locaux on lui fit savoir que non, pas du tout, il n'y avait pas de poste à pourvoir. On ajouta que certainement il s'agissait d'une offre émanant d'une autre entreprise logée au 11, rue de CAMBRAI.
Car telle était l'adresse exacte. Or, il y a une certaine fatalité attachée aux noms. Le déplacement de Nathalie, ce jour là, sans plus de préparation, fut donc une vraie bêtise, car elle erra de sièges sociaux en succursales au sein du vaste immeuble Club Méditerrannée, passant de Club internet aux experts-comptables SAGE, sans s, en passant par CIEL, célèbre éditeur de logiciels comptables, et par AIRWELL, spécialiste de la chaleur douce à inertie et du radiateur à accumulateur, sans trouver nulle part la source initiale d'émanation de cette prometteuse offre d'embauche.
Elle sonna à une vingtaine de portes, s'arrêtant bien avant la fin, quand elle tomba sur LES PETITS CHAPERONS ROUGES, car c'est elle qui se sentait perdue tout à coup, et ne voyant plus la galette au bout.
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