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Une réunion : des troncs et des têtes au dessus d’une table, marionnettes se fâchant parfois tout rouge ou agitant d’un air docte et sûr le grand bâton de leur compétence, Grand Guignol d’une heure et demie deux heures. Au delà s’abstenir, car la rentabilité du discours diminue, dit-on. Or, le but avéré des réunions est bien de dresser les bilans, faute de quoi ils deviennent hargneux. Il faut être en forme, dominateur, le torse et le doigt plus haut que les autres.

Cependant certaines réunions s’éternisent, car nombreux sont ceux qui aiment les partouzes, et refusent de les quitter rapidement. Attention, ici, la langue est le seul sexe autorisé : c’est celui qui est au dessus de la table. D’ailleurs, l’en dessous de la table n’existe même pas : on est déchu à jamais si quelqu’un vous surprend par dessous à quitter vos chaussures et à en jouer comme des babouches de maison pour délasser vos pieds endoloris.

Le sexe du dessus est seul présent, tout puissant. C’est le baromètre de l’assemblée. Quand tout va bien, quand s’accordent les points de vue des participants et que les têtes hochent, s’emmièle un discours qui découle du pouvoir comme d’un grand vagin bienveillant. Quand ça grippe, quand ça grince, quand les sourcils se froncent, suinte un crachis-crachat d’acidité grumeleuse. Le tout est de savoir lécher pour soi les bonnes sécrétions.

Dans tous les cas, les acquis à ces agapes réunionnent, bonhommes, assomment, assènent qu’ils sont les plus, qu’ils sont les moins, qu’ils sont ceci cela de leurs institutions : ils tiennent leur rang, ils ont le même souvent, ça fait frottement, c’est bon c’est bon, on se ferait saigner tellement ça soulage de se gratter comme ça les uns les autres .

Mais n’allons pas croire que ce qui est en jeu ici soit de partager des épidermes. Une réunion est une instance propre. Regardons ces masques qui collent à la face du pouvoir bien plus étroitement qu’une peau. Ces masques sont sacrés, pas touche. Ces masques d’ailleurs ne parlent même pas : ils énoncent, dictent, arrogent. Immobiles et amoraux, ils connaissent néanmoins une manière de sourire, qui ne méduse que les nigauds. Ainsi, devant le visage azygomatique du tenancier de réunion, le néophyte, l'incapable, donc, ne peut arborer qu’un calme de pacotille : serviette éponge devant sa nudité. Car l’incapable, sommé de s’expliquer, ne sait sucer que son crayon (sans doute pour donner le change et faire croire qu’il participe comme les autres à la luxure). Il bafouille, se tortille sur son siège, se gratte et, pendant qu’il tente de placer quelques mots chétifs et non convaincants, passe un ongle nerveux sur l’un de ses boutons d’acné. De cela advient qu’il se fait saigner au cou - hémorragie carotide : le voilà pris de soubresauts, petit poulet sacrifié à l’autel des Grands qui savent se tenir.

Mais qu’allait faire l’incapable en réunion ?

C’est qu’il s’est trompé de salle.

Il y a toujours au moins un incapable dans chaque réunion : c’est celui qu’on n’écoute pas et qui a la parole coupée. Pour compenser on le voit qui révasse, pendant que les autres continuent de se secouer en s’enfonçant profond profond des mots biens sentis. On le voit, lui, flotter aux abords de la table, cultivant un for intérieur digne des jardins de Semiramis : suspendu pareil, irrigué de la sueur de milliers d’esclaves enfin à lui destinés, écrin somptueux des plantes de l’Impossible, son seul discours.

Il répète par devers lui et même parfois hurle pour de bon, sans que le bavard épanché l’entende mieux, qu’un jour on le verra, lui, l’invisible, on le verra accomplir l’inattendu, l’irrémédiable.

Pas prendre un couteau et poignarder vingt fois trente fois ceux qui n’eurent pas d’ouie pour lui. Pas empoisonner d’une substance qui les rend bleues et gonflées au cou les maîtresses qui n’ont pas l’oreiller compréhensif à l’heure des confidences. Pas non plus mettre à feu et à sang les maisons de ses amis, dans lesquelles on entre moins pour y être accueilli que pour admirer l’accomplissement de leur propriétaire.

L’incapable rumine seulement qu’un jour, en pleine conversation où il tiendra comme toujours non pas le crachoir mais son rôle, où comme toujours il opinera du bonnet en faisant mmh mmh comme les petits chiens des plages arrières, un jour pourtant banal entre tous, il se lèvera en plein milieu d’une phrase des autres, ouvrira la porte de la salle de la réunion et partira, sans même prendre le temps de boucler ses chaussures, comme ça pieds nus, et alors vous allez voir ce que vous allez voir.


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